"Moi aussi je suis Rifain" - Courrier du Rif

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vendredi 29 mars 2019

"Moi aussi je suis Rifain"



"Moi aussi je suis Rifain", c'était l'expression et le titre d'un sublime texte écrit par Juan Carlos Martínez Coll, professeur titulaire de l'économie dans l'Université de Malaga pour manifester sa solidarité avec le Rif. 

Je suis né au Rif, à Melilla, il y a presque soixante-dix ans. Dans mon enfance, j'ai tété le racisme. Ils m'ont appris que nous étions différents, que nous étions les supérieurs, les vainqueurs, les dominateurs, les espagnols et que les autres étaient les inférieurs, les perdants, les dominés, les maures. Naturellement, il s'agissait d'un racisme basé sur la langue et la culture, car il n'y avait pas de differences dans la couleur de la peau. La diversité des traits faciaux, cheveux blonds et bruns, cheveux raides et crépus, est la même chez les Rifans que chez les Andalous. Comment serions-nous différents si nous sommes les mêmes ?

La mer d'Alboran nous sépare et nous unit. Vus des capitales impériales, Rome, Byzance ou Istanbul, nous sommes ceux qui sommes là-bas à la fin, là où le soleil se couche et où le monde se termine. D'un côté, la province romaine de Tingitanie, avec capitale à Tanger. De l'autre la province romaine de Betica, celle de la rivière Betis. D'un côté le Rif, de l'autre l'Andalousie. Les deux rives de la mer d'Alboran étaient envahies par les Phéniciens et les Grecs et les Carthaginois et les Romains et les Vandales et les Byzantins et les Almoravides et les Almohades de l'Atlas et les Castillans et les Français. Nos gènes, poivrés avec ceux de nos envahisseurs, se sont mélangés pendant des siècles et des millénaires, sautant par-dessus le détroit de Gibraltar depuis que nous avons appris à naviguer.

Mon père a combattu dans la guerre du Rif. Étant lieutenant fraîchement sorti de l'Académie d'infanterie de Tolède, en 1922, il fut envoyé se battre contre la République du Rif. Parce qu'il y avait une république indépendante dans le Rif qui a duré presque cinq ans. Proclamée le 18 septembre 1921, elle a duré jusqu'au 27 mai 1926. Les armées de la France et de l'Espagne ont dû s'unir, avec la complicité de l'Allemagne et de l'Angleterre, pour les vaincre. Au cours de cette guerre, de nombreux soldats espagnols sont morts, des gars de remplacement, pour la plupart analphabètes, dirigés par des officiers superbes, corrompus et maladroits. 

Pour la première fois dans l'histoire militaire, les avions espagnols ont arrosé des villages et des champs avec des armes chimiques: phosgène, chloropicrine et gaz moutarde; l'incidence du cancer dans le Rif continue d'être la plus élevée au Maroc quatre vingt dix ans plus tard. L'indignation et l'opposition de la société espagnole à la guerre du Rif ont provoqué le coup d'État du général Primo de Rivera en septembre 1923 et l'Espagne est redevenue une dictature pour pouvoir continuer la guerre. Dans mon école, ils m'ont parlé du désastre d'Annual et de la cruauté des harkas rifaines mais, curieusement, à l'école et à la maison, ils ont toujours respecté la mémoire d'Abd-el-Krim, le chef rifain qui a présidé cette république et est mort en exil, en Egypte en 1963.

Les Rifains ont toujours été des rebelles. Entre les années 710 et 1019, ils constituaient le royaume de Nekor, dont la capitale était Temsaman, et résistaient aux invasions de l'émirat de Cordoue (Xe siècle) et de la Taifa de Málaga (XIe siècle). Après les vagues des Almoravides et des Almohades qui ont unifié le Maghreb et l'Andalousie dans un régime islamique radical, ils ont recouvré leur indépendance continuellement menacée sans jamais se soumettre aux différentes dynasties des sultans marocains. Ils formaient la partie de bled es-siba, des tribus qui, protégées et isolées par les chaînes de montagnes de l'Atlas, acceptaient le rôle religieux du sultan, mais pas sa domination politique.

Après l'indépendance du Maroc en 1956, ils ont poursuivi leur rébellion. En octobre 1958 a eu lieu la soi-disant Révolte du Rif, qui a duré cinq mois et a été étouffée par des bombardements aveugles au phosphore et au napalm, qui ont à nouveau causé la mort de milliers des Rifains. Entre 1981 et 1984, ont eu lieu les soi-disant "Révoltes du Pain" dans tout le Maroc, mais elle a eu un impact particulier sur le Rif; la répression a provoqué des dizaines de morts, notamment à Al-Hoceima et Nador.

Le Rif souffre de marginalisation et d'abandon dans les plans de développement et d'investissement du gouvernement de Rabat et est soumis en permanence à une surveillance et à une répression particulièrement sanglantes. Il y a souvent des tentatives locales de rébellion auxquelles des armes à feu ont répondu, comme les lycéens d'Imzouren décédés en janvier 1987. Le printemps arabe de 2011 a été très pacifique et autocontrôlé au Maroc, mais les seuls morts civils ont été enregistrés à Al-Hoceima.

Le 28 octobre 2016, la police a saisi le poisson vendu illégalement par un jeune homme dans les rues d'Al-Hoceima et l'a jeté dans un camion à ordures. Le jeune Mouhcin Fikri est monté dans le camion pour tenter de récupérer son moyen de subsistance, mais les machines de compression ont démarré et le jeune homme a été écrasé à mort, détruit entre la poubelle, avec son poisson. Cela a provoqué un soulèvement spontané de la population, le Hirak, qui se poursuit aujourd'hui, s'est répandu dans tout le Rif, a provoqué des manifestations à Casablanca et à Rabat et se répand dans les villes européennes, Amsterdam, Barcelone ... Il y a des dizaines de prisonniers pour lesquels on réclame des longues peines de prison. Il y a des dénonciations de cas d'abus et de torture. Il y a des journalistes arrêtés. Nasser Zefzafi, le porte-parole le plus populaire du Hirak, a été arrêté en mai. Certains dirigeants ont dû se cacher ou fuir. Les femmes ont passé à occuper les postes d’avant-garde dans les mobilisations. Et les personnes âgées.

Malgré mes noms de famille procédant des royaumes de Castille et d'Aragon, moi aussi je suis aujourd'hui Rifain, et pas seulement parce que je suis né dans le Rif, non seulement pour avoir partagé des gènes et l'histoire, mais surtout pour avoir partagé l'indignation, le désir de justice, la lutte contre la corruption, les inégalités et la marginalisation sociale et économique. Et je demande au gouvernement de l'Espagne et aux institutions de l'Union européenne qui, conformément au deuxième article de l'accord de partenariat euro-méditerranéen signé par le Maroc, exigent du gouvernement de Rabat la libération des détenus pour des raisons politiques, qu'il garantisse l'accès à la justice, qu'il garantisse la liberté d’expression et un effort politique et économique visant à intégrer, une fois pour toutes, les justes revendications de tous les Rifains.


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