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vendredi 5 avril 2019

Les protestations et les fosses communes de 1984

Nador 1984

Un papier du journaliste rifain résident à Madrid Youssef Ouled, sur les révoltes du pain qui se sont déroulées lors des années 80, notamment dans le Rif. Ces protestations qui ont été durement réprimées par le régime marocain et dont plusieurs manifestants ont été enterrés dans les fosses communes.


Entre 1981 et 1984 s'est déroulé l'un des épisodes les plus meurtriers au Maroc, il s'agit des soulèvements populaires connus sous le nom de "révoltes contre la cherté de la vie" ou "révoltes de la faim". Ils avaient commencé en 1981, mais les plus importantes mobilisations et grèves contre la pénurie et la cherté de produits de base ont eu lieu entre le 19 et le 21 janvier 1984.
La réponse du régime marocain a été une violence et une répression excessives. Recours à l'appareil policier et judiciaire pour persécuter et éliminer toute menace émanant de l'opposition politique. Pour ce faire, il n'a pas hésité à utiliser de l'artillerie, des chars, des hélicoptères et des mitraillettes contre la population civile. Tout valait pour asphyxier les manifestations.
La crise du pays était parallèle à la crise économique internationale, accompagnée d'une dépense militaire élevée de l'État pour faire face à la guerre au Sahara occidental. Ce fut une période de réajustement économique permanent. Les exportations ont diminué tandis que le prix des produits d'importation, notamment du pétrole, n'a pas cessé d'augmenter. La population a payé le prix de l’endettement économique et des plans de stabilisation qui visaient à satisfaire un programme d’ajustements imposé par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI).
Domingo del Pino écrivait en 1984 que le Maroc avait une dette extérieure de 1 000 millions de dollars. Depuis 1970, les salaires ont été gelés, tandis que les prix ont augmenté de près de 300%.
L'opposition a canalisé ce climat de crise économique pour exiger des changements économiques et politiques. Cela a été traduit dans une vaste grève générale en juin de la même année dans la région du Rif, largement soutenue à Nador, où 90% des établissements ont été fermés. Ce jour-là s'est écoulé entre les perquisitions à domicile et les arrestations, qui avaient également lieu à Tétouan, tandis que les troupes se déplaçaient de cette ville à Larache et à Casablanca. Les soulèvements ont été réprimés avec une main de fer. Le bilan final a été des dizaines de morts et des centaines de détenus ce jour-là. Les corps ont rapidement été enterrés dans des fosses communes.
Les bouleversements populaires n'ont pas cessé, ils avaient débuté à Marrakech en décembre de l'année précédente. Parmi les causes du bouleversement social, il y a eu la hausse des taux de Baccalauréat et des universités, ce qui a amené le mouvement étudiant à organiser des protestations dans différentes villes telles que Safi, Rabat, Agadir, Meknès et Marrakech. Plus tard, ils se sont étendu à plus de régions du pays, une cinquantaine de localités, en particulier dans le nord, le Rif.
Même si elles représentaient l’essentiel des manifestants, ces protestations n'étaient pas uniquement des étudiants, mais d’autres couches de la société étaient victimes de politiques basées dans les coupes budgétaires en matière sociale et la suspension des subventions pour des produits de base tels que l'huile, la farine, le beurre, le sucre, le butane etc... accompagnés d'une pénurie de produits.
À Casablanca, il y avait environ 25 000 unités des forces de sécurité, quasi la moitié des agents qui avaient été mis en service, selon Ángela Suárez Collado, diplômée en sciences politiques et en sociologie de l'Université de Grenade (UGR) et docteure de l'Université autonome de Madrid (UAM) en son étude sur le mouvement amazigh dans le Rif. Le bilan de cette ville était constitué de dizaines de morts et d’arrestations, centrées principalement sur la communauté étudiante et les militants. Des membres du Parti du progrès et du socialisme (PPS), de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) et de l'Union marocaine des syndicats du travail (UMT) ont été arrêtés, bien que les organisations qui étaient hors du pouvoir [à l'époque] ont subi une persécution sans précédent comme c'est le cas de "Ila Al Amam" [En Avant, il était un mouvement marxiste] et des islamistes. Cependant, selon Collado, les manifestations n’avaient pas de leadership identifiable, mais plutôt des manifestations qui exprimaient le ras-le-bol et la frustration populaire, ainsi se sont approchés des groupes susmentionnés.
Les médias gouvernementaux ont gardé un silence absolu sur les événements. À la frontière entre Nador et Melilla, l'Etat marocain a interdit l'entrée à des dizaines de journalistes espagnols et étrangers qui cherchaient à couvrir les incidents. Tout ce que l'on savait, c'est que l'armée contrôlait les hôpitaux où étaient soignés les blessés et que plus de vingt personnes étaient mortes.
Selon les explications des sources du Conseil national des droits de l'homme (CNDH), les enquêtes ont démontré que le motif des décès « étaient dus à un usage excessif de la force publique (contre les manifestants) ou des conditions inhumaines de détention arbitraire » des personnes arrêtées. Des fosses communes des 81 victimes avaient été découvertes, dans les locaux de la protection civile de Casablanca, il s'agissait des corps ayant été transportés en secret.
Dans le Rif
Les mobilisations étaient plus importantes, les conditions économiques et sociales vécues dans le pays étaient plus exagérées dans le Rif en raison du manque d'industries et de la politique d'abandon dans laquelle le monarque a plongé ce territoire. La réponse de l’État a été une répression absolue centrée sur la persécution des associations amazighs qui ont eu recours à la clandestinité ou à la disparition complète.
Les manifestations dans le Rif avaient commencé à Al-Hoceima, la répression avait fait de l'essence et n'a pas tardé à s'étendre à Nador. Les soulèvements ont été menés par des étudiants, le fer de lance des manifestations, mais les paysans et les ouvriers les ont rejoints. Les contrebandiers l’ont également fait, car une taxe de 500 DH avait été créée, qu’ils devaient payer chaque fois qu’ils quittaient le pays et entraient dans la ville voisine de Melilla. Une mesure qui a mis en danger l’économie informelle de la région de Nador, dont une partie de son volume était basée sur cette contrebande.
Après avoir pillé les bâtiments gouvernementaux et brûlé les voitures, les manifestants ont dû faire face à une intervention militaire. À Nador, les tirs contre la population civile se sont produits continuellement. Le centre des villes était occupé par des véhicules blindés tandis que les rues étaient peignées par la gendarmerie.
Le bilan dans les villes du nord était constitué de dizaines de voitures incendiées, de bâtiments publics et de magasins détruits, de nombreuses arrestations, en particulier d'étudiants et de militants de l'USFP.
Les chiffres officiels présentés le 25 janvier 1984 par le Premier ministre à Nador portaient sur un total de sept voitures et un camion des forces de sécurité incendiées. En ce qui concerne les victimes, l'État a reconnu un total de vingt-neuf morts, seize à Nador et quatre à Alhucemas, plus d'une centaine de blessés.
En 2005, un rapport de l'instance Equité et réconciliation (IER) a porté le nombre à quarante-neuf. Dont au Rif, douze à Al-Hoceima, seize à Nador et un à Zaio.
Le roi Hassan II s’est adressé à tout le pays après les incidents, dans un discours télévisé dans lequel il a reproché à des "agents extérieurs" ce qui s’était passé. En particulier, il a souligné les khoministes de la révolution en Iran, les groupes sionistes et les marxistes-léninistes. Il a également consacré quelques mots à la population du Rif, qu’il a qualifiées d'"awbach" (apaches).
La dureté et la brutalité avec laquelle l'État réprima les manifestations dans le Rif, ainsi que ces paroles, furent gravées dans la mémoire de la population rifaine jusqu'à aujourd'hui, elles restent fraîches dans leur mémoire. C’était une autre brique sur laquelle s’est construite la méfiance à l’égard du régime marocain.
Les explosions sociales des années 80 ont montré l’incapacité du système à garantir des services de base, à redresser un système économique en régression constante. La jeunesse a réclamé une régénération politique qui romprait avec l'élite dirigeante jusqu'alors irremplaçable.
D'une part, il était possible d'inverser la suppression des subventions susmentionnées. De l'autre, ils ont entraîné un démantèlement presque total du militantisme amazigh qui commençait à gagner de l'importance dans l'espace public.
Dans le Rif, au cours de la décennie, il y a eu d'autres mobilisations, telles que celles qui ont eu lieu à Imzouren en 1987, à la suite du décès de deux jeunes aux mains des forces de l'État, dont celui-ci a répondu avec de nombreuses arrestations et la persécution des militants liés au mouvement marxiste-léniniste.
Le soutien des partis politiques du système, des syndicats, des oulémas, de la communauté religieuse, de la classe moyenne et d'une armée qui a exécuté les ordres à la lettre a conféré la stabilité au palais dans une période de crise profonde. Cela a également facilité le fait qu’au nord, où les mobilisations avaient été plus fortes, elles n’ont pas réussi à contagier le sud. En outre, les Alaouites bénéficiaient à tout moment du soutien international des États-Unis, de la France, de la Tunisie, de l'Algérie et même de l'Union soviétique.
Le nombre d'arrestations s'est chiffré à environ 500 détenus et 5 personnes ont été condamnées à 10 ans de prison ferme dans le territoire du Rif. Alors que le nombre de prisonniers dans l'ensemble de l'État s'élevait à 1 800 personnes. Le nombre total de morts varie selon les sources consultées, les chiffres officiels atteignent à peine les cent morts, tandis que les associations étrangères et marocaines des droits de l'homme parlent de plusieurs centaines, comme dans le cas de l'Association des travailleurs marocains en France (ATMF) et l'Association des Marocains en France (AMF) qui est arrivée à chiffrer les morts en quatre cents.
L'existence de fosses communes où les morts étaient enterrés secrètement, ajoutée à la présence militaire dans les hôpitaux, a poussé les blessés à ne pas s'y rendre, ce qui empêchait de connaître le nombre réel de morts à ce jour.

Par Youssef Ouled

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