L'armée rifaine: «Le Rif n’est pas un État ayant une armée, c'est une armée ayant un État» - Courrier du Rif

Plate-forme d'information sur le Rif et l'Afrique du Nord

Les derniers articles

natif

dimanche 19 mai 2019

L'armée rifaine: «Le Rif n’est pas un État ayant une armée, c'est une armée ayant un État»




Le Rif n’est pas un État ayant une armée, c'est une armée ayant un État, puisque tous ses chefs combattent, M’Hammed vers l’ouest et plus tard sur l’Ouergha, Boudra vers Ouezzane, le caïd Allouche sur le front de Tétouan, et qu’Abdelkrim dirige activement la guerre. Cette armée est aussi originale que la construction étatique. À partir d’une masse informe de paysans guerriers, Abdelkrim a construit une armée moderne, avec un corps régulier de quelque 3 000 guerriers qui encadrent, lorsque nécessaire, des contingents levés parmi tous les Rifains de 16 à 50 ans, pour une durée, tournante, de huit à dix jours. Il n’oublie pas en effet que les Rifains sont des paysans qui doivent cultiver leurs champs et s’occuper de leurs familles.

Chaque homme part au combat lorsqu’il y est appelé, en contingents de 12, 25, 50, 100, 250, 500 et 1000 hommes, hiérarchisés à l’intérieur de formations militaires qui peuvent atteindre, selon les tribus, 2000 à 2500 hommes. Habillés à leurs frais, nourris frugalement d’une miche de pain fournie par l’habitant ou qu’ils amènent eux mêmes, avec quelques dattes et quelques olives entreposées avec les cartouches, dans les capuchons des djellabas ou des choukhcira de cuir, les Rifains, encadrés par leurs caïds, assistés par leurs amines et leurs imans qui récitent les prières, rejoignent eux-mêmes les postes de combat indiqués. Les réguliers sont vêtus par l’armée et portent des rezzas noires, les rezzas bleues sont pour les 2 000 soldats de l’infanterie, les rouges pour les officiers, qui agrafent leurs galons sur leurs coiffures, et les vertes pour les 150 membres de la garde personnelle de l’Émir. La hiérarchie est très stricte, la discipline également. Les séances d’entraînement, assurées par desdéserteurs, surtout d’anciens légionnaires, dont le caïd Bouhout, ancien lieutenant des Régularès espagnols, comportent aussi le salut au drapeau rifain, rouge avec une étoile à six branches et un croissant vert. Les soldes sont de 2 pesetas par jour pour les réguliers, de 25 à 40 douros pour les officiers. Abdelkrim qui sait commander sans insister, faire la juste part entre la louange et le blâme, attache une grande importance à la conduite des officiers vis-à-vis de leurs hommes : les fautes sont d’ailleurs sévèrement sanctionnées par des peines de prison.


Abdelkrim dispose ainsi potentiellement de 60 000 excellents guerriers, même s’il n'en alignera jamais beaucoup plus que 35000, très disciplinés, courageux, motivés, aguerris, fidèles et déterminés, connaissant bien le terrain, bons tireurs et ayant un art aigu du camouflage. C’est en fait une armée d’élite dont ses adversaires eux-mêmes salueront la faculté merveilleuse et innée d’utiliser le terrain, la sûreté exceptionnelle des tirs, la notion étonnante de la tactique, du mouvement tournant et enfin la sobriété qui, supprimant les ravitaillements, permet une stupéfiante mobilité. Abdelkrim a su moderniser la guérilla, rationaliser la tactique des embuscades, des attaques de nuit, inventer même une DCA rudimentaire par tirs groupés sur les avions. Les membres de l’armée rifaine lui sont très dévoués. Ils savent que l’Émir est soucieux de leurs vies, qu’il ménage ses homm es, évitant le plus possible les batailles rangées, les accrochages. Il procède par harcèlement, encerclement. "Dix fusils et une mitrailleuse me suffisent, dit-il, pour garder une vallée". 


Un premier cercle de combattants assiège l’ennemi, un second attaque les colonnes de secours. Puis quand un poste, par exemple, est affaibli, les guerriers rifains mon­tent à l'assaut, principalement de nuit, avec des mortiers, des grenades lancées à la main ou avec des lance-pierres ou des catapultes, et des fusils.


Les grenades rifaines





Comme l'avait prévu Abdelkrim, le butin d’Anoual, complété par l’attaque de postes isolés, a pemiis aux Rifains de tenir des mois. Les soldats peuvent vendre les armes prises à l’ennemi selon un tarif précis (la cartouche française vaut 4 douros bassetnis la cartouche espagnole, 1 clouro) ou les garder, mais les armes stratégiques doivent être confiées à l’arsenal principal à Ajdir, et plus tard à Targuist et Chaouen, sans contrepartie. L'armement a été complété au fur et à mesure par les ventes des soldats espagnols, le ralliement avec armes et bagages des Régularès et des légionnaires, la contrebande qui a perduré en dépit de la guerre et des achats systématiques, notamment tout un bateau d’armement vendu par la France en 1922. Abdelkrim a déclaré avoir acheté des armes à tir rapide provenant des stocks pris par les Allemands aux Français pendant la Première Guerre mondiale et des fusils italiens et anglais. 


Mais les Rifains fabriquent aussi leurs propres armes. Dans un atelier proche de l’Oficina, à Ajdir, le maâlem (maître) Tensamani confectionnait, avec vingt ouvriers, des grenades avec des bombes espagnoles non explosées et systématiquement ramassées par des enfants. Elles étaient empaquetées avec de la dynamite et placées dans de vieilles boîtes de sardine, puis jetées à la main après avoir été mises à feu avec une allumette. Avec une bombe de 200 kg, les Rifains fabriquaient 470 grenades à main. Ils fabriquaient aussi des gaz lacrymogènes avec de la poudre et du piment pour riposter aux bombes à gaz. Dans d’autres ateliers, des Juifs, traditionnellement artisans, faisaient de la bourrellerie pour les chevaux. Toutes ces armes étaient emmagasinées, entretenues, comptées avec soin. À la guerre proprement dite, se joignait, suivant en cela l'exemple français et espagnol, l’action psychologique : appel à la reddition aux étrangers, infiltration des troupes indigènes qui constituaient le plus gros des effectifs ennemis, appel au djihad (guerre sainte) dans les souks.


Zakya Daoud -"ABDELKRIM. Une épopée d’or et de sang"


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Post Top Ad

Your Ad Spot

Pages