Les archives rifaines et les documents diplomatiques d'Abd-el-Krim - Courrier du Rif

Plate-forme d'information sur le Rif et l'Afrique du Nord

Les derniers articles

natif

mercredi 29 mai 2019

Les archives rifaines et les documents diplomatiques d'Abd-el-Krim

Capture écran de l'Ouest-Eclair

Après la reddition d'Abdelkrim le 27 mai 1926, les archives rifaines et les documents diplomatiques d'Abd-el-Krim ont suscité l'obssession et la convoitise de tout le monde. Article publié le 06 juin 1926 sous le titre "Ouvrons les archives rifaines" dans L'Ouest-Éclair qui était un quotidien régional français, publié de 1899 à 1944 à Rennes. L'auteur estime qu'il ne faut rien laisser perdre de ces "précieux" documents diplomatiques.



Ouvrons les archives rifaines

L'Angleterre, qui n'est pas innocente, accuse l'Italie d'avoir prolongé la résistance rifaine

Rabat, 3 juin. (De notre correspondant particulier.) Il n'est question ici que de l'avenir d'Abd-el-Krim. L' Espagne le réclame, car il est de sa zone. La France veut le garder, car c'est à elle qu'il s'est soumis.
Les uns l'envoient en Corse, d'autres dans le midi de la France... d'autres dans une prison. En réalité, rien n'est fixé quant à sa résidence future.
Certains ont annoncé que des journaux américains lui achèteraient très cher ses mémoires, tandis que d'autres affirment qu'on le priera de se taire. Là non plus rien n'est prévu. Deux choses sont cependant certaines. C'est qu'en attendant, il résidera à Fez, non loin du domicile du général de Chambrun, dans un quartier très aristocratique, dominant la Médina, cette ville à l'âme musulmane si complexe et si ardente qu'il voulait soulever, il y a un an, en sa faveur.

Les archives du rogui

Le deuxième fait, c'est qu'Abd-el-Krim possède de très importantes archives, dispersées dans les caves de ses diverses résidences, dans le Rif, ou ramenées avec ses huit femmes sur les deux cent dix sept mulets qui portaient ses bagages.
L'intérêt de ces archive n'échappe à personne, car, si nous avons réglé nos comptes avec l'Insurgé, nous sommes loin de les avoir liquidés avec ses amis, ses soutiens, ses ravitailleurs et, en un mot, avec nos principaux ennemis.

Les Anglais

Maîtres en diplomatie, les Anglais ont pris les devants, l'homme a joué dans toute l'affaire rifaine, un rôle de premier plan, c'est le correspondant à Tanger du journal le Times M. Harris.
On peut dire que ce journaliste est l'homme le plus au courant de toute la question marocaine. Il a suivi, depuis vingt ans, toutes les Conférences: il connaît les dessous de l'acte d'Algésiras, les bases du statut, de la zone internationale. Il a suivi les opérations militaires dans les deux camps, tantôt à Fez, auprès de notre état-major, tantôt à Ajdir ou à Targuist, auprès d'Abd-el-Krim. On peut dire qu'il fut l'observateur le plus averti de tout le conflit.
Il n'y avait guère qu'un autre journaliste qui pût lutter avec lui dans la connaissance des affaires marocaines, c'est le regretté Réginald Khann, rédacteur à l'Illustration et au Temps. Il est tombé frappé d'une balle rifaine au nord de Kiffane !
Harris connaît comme pas un l'âme musulmane. On peut dire qu'il est spécialisé dans la question marocaine, qu'il a donné sa vie à son pays pour le guider dans cette question. Les consuls anglais passent, Harris demeure. Il est leur maîttre à tous et leur inspirateur.
Personne ne doute du rôle effectif de l'Angleterre dans le conflit rifain. Personne ne doute non plus de l'habileté diplomatique de ce pays.
La maison  Abd-el-Krim fut conduit, après sa réddition (Wide World Photo)

Harris passe pour avoir été le confident et le conseiller d'Abd-el-Krim. Une caricature allemande est significatif sur l'immixtion des anglais dans le conflit qui vient de finir. Dans un premier tableau, on voit une poutre en bascule, reposant en ton milieu sur une crête. A une extrémité de la poutre, Abd-el-Krim, à l'autre Primo de Rivera suspendu au dessus de la mer.
Dans le deuxième tableau intitulé 1923, Abd-el-Krim ayant avancé vers le pivot, Primo de Rivera baisse vers la mer. Il va être rejeté du Maroc si l'insurgé avance encore vers Melilla. Dans le troisième tableau, au moment où Abd-el-Krim va se porter au centre de la poutre et précipiter l'Espagne à la mer, survient un Anglais qui saisit la poutre et remet en selle l'espagnol.
Le caricaturiste allemand a voulu prouver par là que l'Angleterre, maîtresse d'Abd-el-Krim, avait été effrayée de voir l'Espagne disparaître de la scène marocaine où nous l'avions remplacée, c'était intervenu pour la maintenir au pied du Rif.
Donc, c'est un fait Tant par l'action ouverte des Gordon Canning et autres capitaines ravitailleurs d'armes et de munitions, que par l'action sournoise de ses consuls et les conseils de M. Harris, l'Angleterre a joué un rôle que nous ne connaitrons jamais exactement, car les britanniques sont prudents.
Ils le sont assez pour avoir certainement subtilisé toute correspondance fâcheuse entre eux et les insurgés. D'ailleurs, les principaux conseils, les principales tractations furent opérées de vive voix, au cours des cinq voyages que Harris fit dans le Rif où il avait, on le voit, ses grandes entrées. Mais les Anglais poussent plus loin leur souci de paraître innocents. Candides comme l'agneau qui vient de naître, ils jettent la pierre à un voisin... à un ami !

Les Italiens

Dans un article qui a fait sensation, M. Harris affirme, dans le Times, qu'Abd-el-Krim, il y a six mois, se sentant déjà hors d'état de lutter, avait fait appel à l'Angleterre et que, par deux fois, cette nation lui avait conseillé la soumission. M. Harris certifie et il est bien informé, croyez-le qu'Abd-el-Krim se tourna alors vers une autre nation européenne qui l'engagea à la résistance. C'est sur le conseil et les promesses de cette nation que l'insurgé continua la lutte.
Il y a toujours d'après le Times, des preuves certaines de cette responsabilité dans les archives d'Abd-el-Krim, archives que connaît M. Harris pour les avoir peut-être expurgées. L'article ne nomme pas l'Italie, mais nous savons par ailleurs qu'on a déjà trouvé sur le compte de cette nation, des documents significatifs. On se souvient peut-être, d'ailleurs, qu'il fut question à plusieurs reprises, et en particulier en janvier dernier, d'un voyage du frère d'Abd-el-Krim à Rome et une autre fois, de la fuite d'Abd-el-Krim en Italie. Ces bruits naissaient de l'échange de correspondance entre les Rifains et les Romains. Quel but poursuivait l'Italie ? Nous le verrons dans des articles ultérieurs.
Ce qu'il faut, aujourd'hui, c'est ne rien laisser perdre de ces précieux documents diplomatiques. Ils nous seront nécessaires le jour où les Nations et -l'Italie en est- demanderont des conférences nouvelles pour des statuts nouveaux.
Nous pourrons alors montrer au monde notre loyauté et le rôle des autres puissances. Nous pourrons prouver qu'une fois de plus la France vient de triompher par le sang des siens, d'une des plus formidables machinations qui se puisse imaginer. Oui, oui. Ouvrons bien grandes les archives rifaines.

Pierre DUMAS.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Post Top Ad

Pages