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vendredi 24 mai 2019

Les pourparlers d'Oujda et les différends sur le sens de l'autonomie entre les Rifains et la délégation franco-espagnole

Capture d'écran de l'article de l'Echo de l'Algérie

Les prourpalers d'Oujda entre les Rifains d'un côté et la France et l'Espagne de l'autre côté, se sont déroulés la fin du mois d'avril de l'année 1926. Les pourparlers ont débouché sur un échec, à cause de différends sur la définition du mot "autonomie". Pour les Français et les Espagnols, l'autonomie signifiait laisser les Rifains libres chez eux comme bon leur semble, à condition que la France et l'Espagne nomment leurs chefs. Mais les Rifains ont répondu : Pour nous, autonomie signifie être maîtres chez nous et nommer nous-mêmes nos chefs. Article publié le 01 mai 1926 dans l'Écho d'Alger qui était un quotidien français parut en Algérie entre 1912 et 1961.


La conférence d'Oujda
Est-on à la veille d'une rupture ?
Les Rifains ne veulent pas de l'autonomie telle que nous la comprenons
Oujda, 30 avril (de notre envoyé spécial).
Nous sommes alertés par la perspective de moins en moins invraisemblable de la rupture de la conférence. L'inégalité évidente où ils se trouvaient en face de délégués en relations télégraphiques constantes avec Paris et Madrid avait si fort ému les délégués du Rif qu'ils demandaient, dans la nuit, l'autorisation de partir. On leur fit répondre, tout à l'heure, que l'ultime réunion serait tenue à la fin de l'après-midi. Nous en sommes là !
Il est particulièrement important de souligner à nouveau la regrettable suite de malentendus et de préciser les thèses adverses. A chacun de peser les lourdes responsabilités, si la lutte doit reprendre.
Venue confiante à la conférence d'Oujda la délégation rifaine fut mise en défiance au camp Berteaux, lorsque, lundi, les délégations française et espagnole feignirent d'oublier la trop fameuse avance de sept kilomètres ; ce fut pour revenir sur ce même sujet dénommé « garanties militaires » par la voie détournée que je vous signalais.
La clause de désarmement, qui devait contenir l'autorisation de pénétrer dans le Rif à contingents militaires suffisamment forts pour: assurer l'exécution de ce désarmement dans la forme d'un retour offensif, accrut la défiance des Rifains et créa un malaise profond.
Dans des conversations privées, ils témoignèrent que c'était dévier de l'objet de la conférence de la paix et vouloir obtenir leur consentement à l'invasion militaire de leur pays. Évidement, ils firent entendre que jamais ils ne pourraient y consentir, et ceci met en pleine lumière ce malentendu encore gros de conséquences.
La question ne doit plus se poser, et nous n'aurions pas dû engager la conférence avant d'être allés à Targuist, bousculer le quartier général d'Abd-el-Krim et avant de remporter une victoire. En fait, les Rifains ne s'estiment pas vaincus. Loin de là !
Une erreur grossière d'optique est que, traitant dans cette atmosphère, non seulement les délégations sont persuadées que la France et l'Espagne sont victorieuses, que le Rif est épuisé, incapable de continuer la lutte, mais encore, au cours des réunions de la conférence, elles entendent traiter les déléguée rifains comme tels.
Les Rifains ne méconnaissent pas la puissance d'armement et l'éminente supériorité du maréchal Pétain. Si Azerkane nous le répétait encore tout à l'heure ; mais ils affirment que vis-à-vis de leurs tribus, ils sont dans l'impossibilité de traiter une paix contenant des conditions d'asservissement avant d'avoir été vaincus.
« Nous sommes venus signer une paix honorable et non souscrire l'envahissement de notre pays, et c'est cela qu'on nous propose, si on veut lire et comprendre les conditions exposées !»
Je vous disais la discussion sur l'autonomie. Les Rifains disent : « Le mot tel que nous le comprenons comporte la faculté de nous gouverner nous-mêmes à l'intérieur.»
Les délégations disent : « Non ! L'autonomie, c'est la possibilité de vous administrer par le moyen de caïds, de cadis, nommés par le Sultan.»
« Or, déclare Azerkane, dans le cas présent, nous savons ce que veut dire Sultan ! Il signifie Khalifat, donc Espagne ! Impossible ! Nous promettre l'autonomie et nous donner cela, c'est une plaisanterie » (sic).
Nous en sommes là. Ce soir nous verrons la conclusion.
Quand on compare les deux thèses, sans doute voit-on leur opposition radicale. Mais Quand on compare les solennelles conditions télégraphiées de Paris, le 10 avril, et l'actuel manifeste de la pensée rifaine, il est vraiment difficile d'admettre ce duel. Au point de vue des intérêts français, les divergences sont assez grandes pour mener à une rupture avec tout ce que comporte ce mot : Soit le Baroud, les millions tombant dans un gouffre san fond et le précieux sang français coulant à flots.
Dans quel but ? Pour quel résultat ? Puisque Algésiras, et Madrid d'avant-hier et d'hier consacrent l'éviction de la France du Rif, dont nos troupes bordent la frontière.
Nous voulons, nous, un Transwaal. Il faut bien écrire ce que tous pensent ici du fond du cœur. Allons-nous nous battre, une fois encore, pour le Roi de Prusse ?
Et, de fait, peut-être y aurait-il espoir d'arriver à une entente si la question de l'éloignement d'Abd-el-Krim ne venait envenimer le débat.
Pour l'Espagne, il reste un adversaire redoutable. On comprend qu'il reste un formidable épouvantail ! La France n'a pas les mêmes raisons d'animosité. On sait que l'aggression rifaine fut provoquée, en janvier 1924, par la marche de nos colonnes vers les Gueznaïa, et les lettres de loyal avertissement d'Abd-el-Krim sont entrées dans l'histoire.
On a appris, depuis, que la soi-disant propagande et les tracts rifains étaient l'œuvre d'aventuriers cosmopolites, et pas seulement anglais : voyez les nations méditerranéennes.
Abd-el-Krim est un ennemi, mais des possibilités existent de prendre des pages sûrs contre un retour offensif de sa part. L'éloignement d'Abd-el-Krim, alors que nous étions venus signer la paix avec ses délégués semblerait une galéjade, si l'heure était à rire.
Les Rifains disent : Vous voulez le départ du Rif d'Abd-el-Krim. Pour le moment. il constitue le seul pouvoir reconnu par les tribus. Nous acceptons vos conditions.
Une fois signées, qui vous garantira vous, la France et l'Espagne, qu'elles seront exécutées par les tribus ? Une seule personnalité peut le faire : Abd-el-Krim, parce qu'il est loyal. Il vous déclare précisément : « Je ne peux pas quitter le Rif avant que j'aie assuré l'exécution des clauses du traité de paix que nous venons de signer. »
Sans doute, il est regrettable que le problème ne puisse se poser autrement. Mais, en bonne franchise, le raisonnement rifain est logique.
Si les Rifains ne reviennent pas sur leurs décisions, les pourparlers seront définitivement rompus
Oujda, 29 avril (21 h. 30), retardée en transmission. — La nouvelle séance, qui a duré jusqu'à 20 heures, devait marquer une étape importante dans la négociation. Azerkane demanda à partir, avec ses deux collègues, dans le Rif, afin de consulter Abd-el-Krim sur le régime de l'autonomie.
Il lui a été répondu que c'était-là question dont la discussion approfondie n'avait une raison d'être qu'autant qu'un accord apparaîtrait possible sur les quatre conditions fondamentales acceptées pour base des pourparlers.
Si les délégués français et espagnols ont fait connaître leur point de vue sur cette question aux émissaires rifains, c'est seulement pour les mettre à même d'apprécier la bienveillance de leurs dispositions. D'ailleurs, la conversation pourrait se poursuivre ultérieurement sur ce sujet.
Dans ces conditions, les délégués français et espagnols se sont accordés à déclarer qu'un nouveau voyage dans le Rif, entraînant une nouvelle interruption de la conférence, leur semblait inutile si les délégués rifains n'étaient pas d'accord, au moins sur le principe, sur les quatre conditions fondamentales de paix.
En conséquence, ils ont invité Azerkane à fournir, sur chacune de ces clauses, l'opinion définitive des négociateurs rifains.
Azerkane renouvela alors les observations qu'il avait d'abord précédemment formulées sur chacun de ces points et qui équivalaient à un refus. Le général Simon ne put que constater la persistance du désaccord, leur rappelant encore la nécessité d'arriver à une solution avant le 1er mai, date fixée pour l'aboutissement des pourparlers, il les pressa de réfléchir une dernière fois avant d'apporter demain leur réponse finale.
Il ne reste donc, ce soir, que l'éventualité assez précaire d'un revirement complet des Rifains à la dernière minute, pour éviter la rupture des négociations, autrement ce sera un fait accompli dans la journée de demain.
Une suprême démarche est faite par nous auprès des délégués rifains pour les inviter à la réflexion
Paris, 30 avril. — L'envoyé spécial du Temps à Oudjda télégraphie:
Une dernière démarche a été faite ce matin par le contrôleur Ambrosini et par l'interprète Bouzard, pour inviter les Rifains à réfléchir. Les délégués ont alors demandé à être autorisés à aller prendre langue au Rif, ce qui leur avait été refusé hier, car il s'agit d'une manœuvre trop visible pour gagner du temps.
Les Rifains sont convaincus que nous ne sommes pas capables de les faire céder au point de vue militaire et que, dans tous les cas, l'opinion publique, en France, sera assez forte pour empêcher toute intervention de nos armes.
Ils sont décidés à déposer ce soir un mémoire écrit sur le bureau du Président et ils le livreront ensuite à la presse.
Les délégués sont autorisés à se rendre de nouveau dans le Rif
Paris, 30 avril. — M. Briand a reçu cet après-midi M. Painlevé qui, en sortant du cabinet du Président du Conseil, a fait les déclarations suivantes :
Nous nous sommes montrés aussi généreux, aussi conciliants que possible avec les rebelles. Nous allons même jusqu'à les autoriser à conférer une dernière fois avec leur chef avant de nous apporter une réponse définitive aux propositions franco-espagnoles.
Ils vont donc se rendre dans le Rif et seront de retour le 2 ou le 3 mai. C'est le dernier délai que nous pouvons leur accorder. Nous ne saurions aller plus loin.
Si les Rifains n'acceptent pas nos conditions
Paris 30 avril. — L'esprit de conciliation qui anime la France et l'Espagne au cours des négociations d'Oujda se poursuit même au moment où on peut envisager l'interruption décisive des pourparlers au cas où le dernier entretien du 30 avril n'aboutirait pas à un accord.
A partir de ce moment, commencerait à courir un délai de trois jours qui permettra aux délégués rebelles de rentrer dans leurs lignes pour rendre compte de la mission. Si, dans le délai indiqué, les Rifains ne font pas savoir qu'ils acceptent les conditions franco-espagnoles, dont on connaît la teneur, nos troupes procéderont à l'exécution des mesures militaires envisagées par le haut commandement.
(Opinions et commentaires de la presse)
Dans la presse française 
La politique d'Abd-el-Krim
Du Figaro (Colonel X.) :
La directive générale des envoyés rifains est de faire risette aux Français, tout en méprisant les Espagnols.
Cette ligne de conduite est celle qu'Abd-el-Krim, vainqueur de Nador et d'Annual, employait avant de nous attaquer, l'année dernière.
Nous avons vu les fruits sanglants de cette politique.
A l'arrivée des plénipotentiaires, il a fallu, tout d'abord, débattre la grave question de préséance ; les Français entreraient les premiers dans la salle de la conférence ; mais les Rifains voulaient passer avant les Espagnols.
Une des figures les plus curieuses de la délégation est cet Haddou, caïd d'une vague tribu, licencié ès-lettres de la Faculté de Paris, et négociateur assez louche.
Ce « brave homme » n'ignore pas que certains Arabes ont été, non sans profit, les protagonistes de l'union franco-marocaine ; aussi ne rêve-t-il que d'une paix dont il serait le négociateur. Il ne se dissimule pas, cependant, les difficultés de sa tâche.
...Et celle de M. Steeg
Du Radical (M. Louis Rigault : L'opinion française, dans sa grande majorité, celle du Maroc et celle de la métropole, approuve formellement la politique de M. Steeg et lui est très reconnaissante des ménagements qu'il a pour le sang de nos soldats et pour les ressources du pays.
En tous cas, la France montre, par la recherche même qu'elle fait avec tant de patience, des modalités d'un état de paix, de son désir de rétablir, pour le Maroc, proprement dit et pour le Rif, la sécurité et la tranquillité.
Son représentant, M. Steeg, arrivé en Afrique en plein orage, a montré par son tranquille sang-froid et son esprit de modération qu'il n'avait en vue que le rétablissement d'une paix favorable aux œuvres de civilisation, quoi qu'il arrive et même si de nouveaux hasards devaient traverser ses projets. L'histoire nous apprend à être patients et confiants.
S'il faut expliquer aux délégués rifains le sens de tous les mots,
la conférence ne sera pas terminée en juillet!
De M. Jacques Tissier dans Paris-Midi : On a déployé tous les talents pour faire, comprendre le sens de ce mot « autonomie aux Rifains. On leur a dit : Autonomie signifie que nous vous laisserons libres chez vous comme bon vous semble, mais que nous nommons vos chefs et votre futur Abd-el-Krim.
Les Rifains ont répondu : Pour nous, autonomie signifie être maîtres chez nous et nommer nous-mêmes nos chefs.
Si on songe à tout ce qu'il faudrait encore leur expliquer, les traités d'Algésiras, de Madrid, les points de vue internationaux et d'autres mots comme « roghi », prisonniers de guerre, exil d'Ab-el-Krim, la conférence d'Oujda arrivera facilement vers le milieu de juillet. Pendant ce temps, la saison des grandes chaleurs approche.
Oujda. écrit la « Liberté », c'est une farce
Dans la Liberté, M. Jacques Bain ville écrit :
Quant à Oujda, c'est une farce : tous ceux qui sont un peu au courant des choses marocaines savent que la France est en train de se faire moquer d'elle par des bicots et des sidis.
On nous présente comme un ministre plénipotentiaire, comme un Talleyrand arabe, un Metternich de la Kabylie, le nommé Haddou, que des Français de l'armée d'Afrique ont connu cireur de bottes à Nemours.
Un malheureux proconsulat a laissé en Syrie la nécessité d'un gros effort militaire qui vient, à Soueïda, de coûter de nombreuses vies. Il y a de tristes chances pour qu'au Maroc les effets d'Oujda soient aussi sanglants.
Dans la presse anglaise
Londres, 30 avril. — Le Morning-Post consacre une colonne à une entrevue avec l'émissaire envoyé à Londres par Abd-el-Krim.
Cet émissaire a déclaré que les conditions franco-espagnoles étaient trop rigoureuses et que Abd-el-Krim demanderait probablement quelques garanties avant de donner son consentement.
Il a ajouté que les Marocains demandaient seulement qu'on les laisse tranquilles. Le Rif est un Etat souverain et Abd-el-Krim, chef de cet Etat, a le droit d'y faire élever des constructions, d'ouvrir des ports, d'établir des voies ferrées et de se procurer des armes, comme bon lui semble, et il n'est pas du tout désireux de voir les Français ou les Espagnols participer à ses travaux.
Les communiqués publiés par l'autorité militaire espagnole sont presque tous de nature à tromper l'opinion publique.
Le Times, dans son éditorial ; au sujet des négociations avec les Rifains, écrit qu'en se plaçant au point de vue européen, l'adoption, par Abd-el-Krim, d'une politique d'intransigeance semblerait un acte de folie et de désespoir.
Abd-el-Krim, instruit par l'expérience, doit se rendre compte de sa faiblesse pour lutter avec une chance de succès, si les hostilités continuent.
Les armées françaises, bien équipées, sont massées à peu de distance et les hommes d'Etat français ne veulent pas d'une paix boiteuse.
Il est à craindre, dit le Times, que certains conseillers européens n'encouragent Abd-el-Krim à résister. Mais ce dernier doit savoir ce qui lui en a coûté déjà de prêter l'oreille à de faux amis.
Il est clair que le Gouvernement français se rend compte du danger de laisser trainer les négociations, et de laisser ainsi échapper l'occasion de frapper un coup décisif, pendant que la saison est propice.

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