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mercredi 1 mai 2019

Les réformes sociales d'Abd-el-Krim

République du Rif 1921-1927. DR


Une tentative pour mettre en exergue les réformes sociales effectuées par le chef rifain Abd-el-Krim lors de la fondation de la République du Rif (1922-1926)


À l'occasion du 93e anniversaire de la fondation de la République du Rif, le 18 septembre 1921, j'aimerais souligner l'expérience politique d'un État moderne du XXe siècle en Afrique du Nord, avant sa destruction par les puissances impérialistes de l'époque avec la collaboration du Maroc. La situation géographique du Rif a attiré l’attention de nombreux colonisateurs, depuis l’époque des Romains et des Phéniciens, qui s’y sont lancés pour profiter de sa richesse naturelle et avoir le contrôle des réseaux commerciaux de la Méditerranée occidentale. Mais les hommes libres -Imazighen- ont toujours montré leur rejet de toutes les formes du colonialisme, qu'il soit pacifique ou militaire, comme le colonialisme espagnol des 19e et 20e siècles dans le Rif. Il n'y a pas eu même une journée de paix dans cette région de la Méditerranée.

Ainsi, la pénétration de l'armée espagnole en Afrique du Nord a commencé lors de la colonisation de Melilla, en 1494, et de Ceuta, en 1415, par le Portugal, qui plus tard, est devenu également de l'Espagne. Bien que de nombreux historiens (proches du gouvernement) ne parlent que de la période du protectorat qui a suivi la signature du pacte d'Algésiras, en 1912, avec les autorités du Makhzen marocain, la réalité était différente. Par conséquent, dans cette écriture modeste, nous essaierons de parler de la manière dont elle a émergé la république du Rif et les réformes appliquées.

Après la victoire d'Anoual en 1921, Abd-el-Krim se sentit plus en sécurité pour organiser et développer efficacement le mouvement rifain, apparu tout au long de la guerre, au motif que le Rif fut libéré par les mains dures de la Harka, et il n'y avait pas d'armée rifaine régulière cohérente, ni d'organisme de coordination entre les tribus pour gérer leur propre économie et leur administration. Ces carences ont conduit Abd-el-Krim à organiser démocratiquement un congrès général où il a étudié, évalué la situation après la victoire et mis en place de nouveaux outils pour un mouvement plus solide. La démarche a été acceptée avec beaucoup d'enthousiasme par les Rifains.

La réunion eut lieu le 18 septembre 1921, Abd-el-Krim commença par un grand discours, où il parla des relations entre le Rif, l'Espagne et le Maroc. Il a dénoncé toutes les formes du colonialisme, tant espagnol que français, et a demandé de n'accepter aucun traité de protectorat. En ce sens, nous citons un paragraphe d’une lettre adressée aux autorités espagnoles: "Nous n’avons jamais reconnu ce protectorat et ne le reconnaîtrons jamais. Nous souhaitons être nos propres dirigeants et maintenir et préserver nos droits légaux et indiscutables. Nous défendrons notre indépendance avec tous les moyens à notre disposition et nous soulèverons nos protestations devant la nation espagnole et devant son peuple intelligent, qui, selon nous, ne contestera pas la légalité de nos revendications."

Dans le même acte, plusieurs points importants ont été convenus, notamment l'indépendance du Rif. Abd-el-Krim a été nommé émir, un conseil national des notables a été mis en place et le 18 septembre a été fixé comme jour de l'indépendance. La demande d'un paiement par l'Espagne à titre de compensation aux Rifains touchés par la guerre et l'occupation militaire au cours des douze dernières années a été adoptée aussi, ainsi que deux autres points importants au niveau de la politique étrangère. Le premier d'entre eux a été l'établissement de relations amicales avec tous les États. En ce sens, nous citons une lettre écrite par les dirigeants rifains aux Espagnols: "Nous sommes surpris que vous ignorez les intérêts de l’Espagne elle-même en ne faisant pas la paix avec le Rif en reconnaissant son indépendance et en favorisant ainsi les relations de bon voisinage, au lieu d'humilier notre peuple et d'ignorer toutes les doctrines humaines et juridiques du droit universel, telles qu'elles sont contenues dans le Traité de Versailles signé après la Grande Guerre."

Le deuxième point fut la demande d'adhésion à la Société des Nations. À cet égard, nous citons la fameuse lettre adressée à cet organe par Arnall et Bujibar, qui se sont rendus à Londres en juin 1922. Ce document envoyé de Londres au Conseil Général le 6 septembre 1922 se lisait comme suit: "Nous, représentants dûment accrédités du vrai gouvernement du Rif, nous vous informons que nous avons constitué un pouvoir représentatif dûment élu, composé de députés de quarante et une tribus du Rif et de Gomara. Parmi les points les plus importants convenus, nous avons une assemblée représentative dûment élue qui gouverne notre pays en pleine conformité avec les objectifs de la Société des Nations. Deuxièmement, nous sommes disposés à garantir les droits de toutes les nations dans tous les domaines liés au commerce, et nous n'établirons en aucun cas des droits plus lourds que ceux qui sont définis dans d'autres régions du Maroc. Autre point, nous sommes disposés à donner des éléments de preuve et des garanties qui démontrent que nous sommes capables de gouverner le pays dans l’intérêt de la paix et du commerce international."

En ce sens, vous pouvez voir un message très clair aux Espagnols, basé sur la paix et la reconnaissance mutuelle avec un bon voisinage, faisant valoir les accords universels. La chose la plus frappante est qu’ils (les Rifains) savaient qu’un État moderne ne pourrait être développé sans la mise en place d’un organe ouvert qui accepterait le dialogue et ferait la promotion des droits. En outre, le Ministre des Affaires Étrangères de la République du Rif, Mohamed Azerkan, a déclaré: "Le gouvernement du Rif, établi conformément aux idées modernes et aux principes de la civilisation, est également considéré comme indépendant, politiquement et économiquement, avec le privilège de jouir de notre liberté telle que nous la jouissons depuis des siècles et vivre comme les autres peuples."

Le Conseil National du Rif a tenu plusieurs sessions pour approuver une Constitution de 40 articles basée sur le principe de l'autorité du peuple. Les membres du gouvernement étaient responsables devant l'Assemblée Nationale. Pour cette raison, Abd-el-Krim a été nommé Président du Conseil. Mais ladite Constitution, -ainsi que de nombreux autres documents-, a été incendiée par les troupes espagnoles lorsqu’elles ont pris Ajdir.

L’État rifain était dénommé sous le nom d’État républicain rifain (Dawlat Aljumhuriya Rifiya). La prochaine étape a été la formation d'un gouvernement propre et moderne pour mettre fin aux anciennes structures traditionnelles et mettre en place un modèle démocratique basé sur une administration représentative. Un président ou un émir, un vice-président, qui était le frère d'Abd-el-Krim, et quatre ministres ont été institués: les Finances, les Affaires Étrangères et la Marine, la Défense et l'Intérieur, ainsi que deux secrétaires et trois inspecteurs et payeurs.

Il convient de noter l'esprit de changement et de modernité du nouvel État, et le plus frappant est que la plupart de ces membres étaient des jeunes de moins de 45 ans. L'un d'eux avait 22 ans, Caïd Seddik, secrétaire privé d'Abd-el-Krim. Tous étaient en âge de travailler, avaient fait des études supérieures et maîtrisaient bien les langues. Ils constituaient un moyen de communication avec le reste des représentants d’autres pays, et faisaient parvenir leur message à la Communauté Internationale.

Abd-el-Krim a poursuivi son processus d'innovation en créant des institutions telles que les forces de sécurité. Son rôle était de garantir l'ordre au niveau interne. En plus des forces armées pour défendre le territoire contre l'agression extérieure, composées d'hommes valides de chaque tribu. De même, dans chaque tribu, il institua un Mahcama, bureau gouvernemental dans un but politique et militaire. Une autre attribution de l’État était la collecte des impôts, qui était assurée par une sorte d’agents fiscals établis par Abd-el-Krim sur le territoire sous son contrôle. Il a poursuivi son travail de réforme, mettant fin aux conflits inter-tribaux et élargissant le système d'alliances jusqu'à la réalisation de l'unité tribale et solidaire entre les Rifains.

Sur le plan juridique, il a aboli la vengeance (dette liée au sang) et a mis en place les tribunaux. Une autre innovation d'Abd-el-Krim a été la création des prisons, qui n'avaient jamais existé auparavant dans le Rif. C'est le cas de la célèbre prison de Tajanust, dans la rivière Isli à Ajdir. Le système pénal de la république était compliqué et difficile car, avant la république, il n'existait pas de codes écrits ni de limites entre les crimes de nature civile et les crimes strictement militaires. Ainsi, ce sont considérés des crimes majeurs comme les tribus qui renonçaient à l’État rifain, ceux qui aidaient les prisonniers à s’échapper, ceux qui avaient commis une affaire de lâcheté et d’homosexualité. Les Caïdes qui ont échoué dans l'action de guerre ont été révoqués du commandement de leurs unités. Par ailleurs, les infractions mineures étaient punies par la Ciad, également avec 15 jours d’arrestation et 30 jours de plus au front ou avec des gardes dans des endroits dangereux. Avec toutes ces réformes et disciplines, Abd-el-Krim est parvenu à établir dans le Rif un grand ordre et sécurité sur tout le territoire, avec peu de ressources, et a instauré la paix, mettant fin à tous les conflits tribaux.

Le niveau social est un point difficile à aborder, mais nous essaierons de mettre en évidence les réformes les plus importantes par le fait qu'Abd-el-Krim a changé toute la hiérarchie sociale, en réservant tous les aspects positifs du droit coutumier. De même, il a commandé une tenue vestimentaire appropriée, telle que la coupe des tresses, afin de mettre fin aux différences entre les Rifains, et a établi l'obligation de couper la barbe. Il a également interdit de marcher pieds nus. D'autre part, les fumeurs de kif ont été condamnés à une amende, mais cette mesure a généré un grand malaise parmi la population. En tant que pas innovateur, il a aboli l’esclavage et imposé des normes contre le racisme anti-juif, ce que les pays musulmans n’avaient pas fait à cette époque. Sans oublier que la femme rifaine avait sa part de ces réformes: des peines de prison ont été infligées aux hommes pour maltraiter leurs femmes.

Dans la question politico-religieuse, il est possible de souligner qu'Abd-el-Krim a rejeté le titre de sultan, en outre, le surnom de Sidna (notre seigneur). Il n'avait que la considération de l'émir et, à partir de 1923, les prières du vendredi dans les mosquées n'étaient jamais prononcées au nom d'Abd-el-Krim.


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