«La crise du Rif a révélé le caractère non démocratique du Maroc» - Courrier du Rif

Plate-forme d'information sur le Rif et l'Afrique du Nord

Les derniers articles

natif

samedi 22 juin 2019

«La crise du Rif a révélé le caractère non démocratique du Maroc»


Maria Rosa de Madriaga / DR

Le traitement réservé par le gouvernement de Rabat à la révolte qui a secoué la région septentrionale du Rif en 2017 " révèle qu'il existe encore au Maroc un certain nombre de caractéristiques antidémocratiques et autocratiques qui vont à l'encontre du principe que le pays est en marche vers la démocratie ", a déclaré Rosa de Madariaga dans un entretien accordé à Efe.

L'historienne, l'une des plus grandes expertes du Rif et du protectorat espagnol au Maroc (1912-1956), évoque ainsi l'existence de près de 450 rifains arrêtés pour soulèvements et sont en prison, la condamnation de plusieurs mineurs et des peines pouvant atteindre 20 ans de prison pour plusieurs personnes accusées.

Pour Madariaga, il ne fait aucun doute que le véritable gouvernement au Maroc est exercé par "un groupe de conseillers proches du roi Mohamed VI (qui) lui conseillent sûrement de s'imposer et de donner une bonne leçon aux Rifains, plutôt que d'être trop tolérants".

Auteure de plusieurs ouvrages spécialisés tels que "Les Maures amenés par Franco" ou "Abdelkrim El Khatabi : La lutte pour l'indépendance", Rosa de Madariaga est à Casablanca pour présenter son récent ouvrage "Histoire du Maroc" (Cataracte, 2017) au Salon International du Livre.

Pour elle, le Rif vit et a vécu "une marginalisation historique", aggravée par le règne d'Hassan II (1961-99), qui a "soumis la région à un abandon total", en plus d'imposer le français comme seconde langue dans une région dont l'administration avait été exercée en espagnol, ce qui a fait que le Rif était rempli de fonctionnaires et enseignants venus d'ailleurs et considérés comme étrangers par les Rifains.

Le roi actuel, Mohamed VI, fils d'Hassan II, s'est montré beaucoup plus proche du Rif, et il est fréquent qu'il passe l'été sur ses côtes, mais il n'a pas renversé cette marginalisation historique : "Il ne s'agit pas de visiter ses plages chaque été ou de déclarer son affection, mais d'avoir des plans de développement qui vont sortir la région du sous développement" dit-elle.

La réalité, explique-t-elle, c'est que le Rif est toujours emprisonné par une triple dépendance qui hypothèque son développement : le trafic de haschisch produit par ses champs, la contrebande depuis Ceuta et Melilla et les envois de fonds des dizaines de milliers de Rifains établis en Europe (Espagne, Pays-Bas et Belgique surtout).

Alors que dans tout le Nord, seules la ville de Tanger et le port de Nador ont mérité l'attention du gouvernement de Rabat, le reste du Rif, et surtout le Rif rural, vit "dans des conditions de vie terribles, sans infrastructures, sans hôpitaux et avec des routes qui datent parfois de l'époque espagnole".

Ce sont ces raisons qui ont provoqué l'explosion des révoltes dans le Rif , explique-t-elle, et la mort d'un poissonnier écrasé par le mécanisme d'un camion poubelle à Al Hoceima n'était que "la goutte qui a débordé du verre".

"La question de l'identité est venue plus tard", réfléchit-elle, bien qu'elle ne nie pas que les Rifains ressentent un grand attachement à leurs coutumes et à leur langue, ainsi qu'une méfiance envers ceux qui viennent de l'extérieur (avant les Espagnols, après les Marocains de l'intérieur). Mais l'important, souligne-t-elle, c'est que les Rifains "se sentent comme des citoyens de seconde zone" devant une capitale qui "fait la sourde oreille" à leurs plaintes.

En tout cas, souligne-t-elle, le sentiment indépendantiste "est minoriraire parmi les Rifains", dit Madariaga, qui en profite pour défaire un mythe que beaucoup nourrissent encore aujourd'hui : que le chef de guerre Abdelkrim El Khattabi était un indépendantiste car il proclama la République du Rif (1921-26).

Madariaga prétend qu'Abdelkrim était simplement un ennemi de la colonisation européenne, et s'il s'opposait à Mohamed V, le premier roi du Maroc indépendant, c'était à cause de son attitude trop soumise envers les Français.

La figure d'Abdelkrim est revenue avec force dans les rues du Rif pendant les révoltes de 2017, et Madariaga ne la voit pas étrange : "Les Rifains l'ont comme une référence historique qui traverse les frontières ; c'est une fierté légitime, et c'est en même temps la figure qui incarne cette identité et qui les rend unis".

La crise du Rif a conduit à une détérioration de l'image internationale du Maroc qui, à terme, contribuera à "alléger la pression" de Rabat sur la région, s'ils veulent vraiment "continuer à soutenir cette thèse qu'ils sont une monarchie parlementaire", affirme-t-elle.

Enfin, en ce qui concerne la revendication de l'Espagne d'offrir une compensation pour l'utilisation d'armes chimiques pendant la guerre du siècle dernier et ses conséquences sur les taux élevés de cancer qui existent encore dans la région, Madariaga n'a que partiellement accepté.

"Moralement, l'Espagne doit faire un geste : reconnaître et condamner l'utilisation d'agents chimiques qui n'auraient pas dû être utilisés. Demander pardon est ridicule, c'est inutile. Financer un hôpital serait plus utile. Cela permettrait de réaliser le rêve historique d'Abdelkrim : que l'Espagne contribue au co-développement du Rif."

Par EFE


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Post Top Ad

Your Ad Spot

Pages