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dimanche 9 juin 2019

«Une nouvelle république dans l'Afrique du Nord: le Rif»

La Une du quotidien français Le Matin le 19 juillet 1924

«Une nouvelle république dans l'Afrique du Nord: le Rif», titre le quotidien français disparu en 1944 Le Matin en Une le 19 juillet 1924. L'auteur de l'article fait la lumière sur le nouvel État rifain dans l'Afrique du Nord bien avant l'entrée de la France dans une guerre sanglante contre cet État. «Nous apprenons aujourd'hui qu'il existe dans ce pays un Parlement, un gouvernement et même un président de la République qui est Abd-el-Krim. Nous apprenons aussi que cet homme a une instruction parfaitement européenne, qu'il a des ministres et qu'il lit les journaux, qu'il gouverne en manoeuvrant, ou, si vous voulez, en intriguant», indique le journal français.

Une nouvelle république dans l'Afrique du Nord: le Rif
Les tribus que combattent les Espagnols ont déjà leur président: Abd-el-Krim.
Celui-ci, pour se procurer l'argent nécessaire à tout gouvernement a passé un contrat avec un financier anglais: M. Paroy Gardiner.

C'est sans doute un phénomène d'après guerre: la multiplication des Etats. Nous en comptons maintenant en Europe sept de plus qu'en 1914, et je crois qu'il faut s'attendre à l'éruption très prochaine d'une nouvelle république dans l'Afrique du nord: le Rif. Cette région, si proche cependant de l'Europe, conserve pour nous toujours un caractère mystérieux. Ce pays a pour nous un genre romantique et photogénique avec ses constructions mauresques et ses bandes d'intrépides cavaliers qui infligent, fort souvent, de douloureuses défaites à leurs adversaires héréditaires, les Espagnols. Et pourtant derrière ce rideau, fait de fumées de canon et de cliquetis de sabres, il se passe quelque chose: Etat jeune, neuf, ou plus exactement régénéré, se forme, se modernise, et un beau jour tout le monde sera bien obligé de s'en apercevoir.

Du flot de nouvelles, souvent fantaisistes et contradictoires, il ressort assez nettement que l'armée espagnole n'a pas à combattre contre un désordre de tribus indisciplinées. Nous apprenons aujourd'hui qu'il existe dans ce pays un Parlement, un gouvernement et même un président de la République qui est Abd-el-Krim. Nous apprenons aussi que cet homme a une instruction parfaitement européenne, qu'il a des ministres et qu'il lit les journaux, qu'il gouverne en manoeuvrant, ou, si vous voulez, en intriguant non seulement chez lui et à Madrid; mais aussi dans d'autres capitales du vieux continent.

Tout cela est encore évidemment assez vague, nébuleux, ce l'est surtout parce qu'il nous est malaisé de savoir des choses précises.

Et puis il faut admettre que cette république est encore dans une phase de gestation. Ce serait toutefois négligence que de la négliger. Souvenons-nous des débuts du gouvernement d'Angora car il y a une certaine analogie entre Angora et le Rif. Ne, disait-on pas, alors qu'il ne s'agissait que d'une poignée d'aventuriers dirigés par un homme maladivement mégalomane. Cette affaire, à en croire les augures, ne devait pas avoir de lendemain. Or, le lendemain est bel et bien venu, il a fallu traiter avec Mustapha Kemal et le calife a dû prendre le train pour la Suisse.

Si nous n'en sommes pas encore là c'est, avant tout, pour une raison bien simple, bien banale et qui fait si souvent obstacle aux initiatives humaines: le président de la République du Rif, Abd-el-Krim, manque d'argent. Il en cherche, cela va sans dire, mais peut-être n'a-t-il pas eu jusqu'à présent dans ses prospectus la main très heureuse.
J'ai sous les yeux, la copie d'un contrat, encore complètement inconnu, qu'il a passé avec M. Charles Alfred Paroy-Gardiner, financier, constructeur de navires et ingénieur habitant à Londres (Angleterre).

Je regrette de ne pouvoir reproduire intégralement ce document car il remplirait plusieurs colonnes du Matin. C'est un chef-d'oeuvre de sagesse et de prévoyance, de prévoyance poussée tellement loin, qu'elle en devient parfois même un petit peu comique.
L'acte qui s'inspire du contrat de Chester avec Angora, a été passé à Paris entre M. Gardiner, d'une part, et Abd-el-Krim et S. E. Si Mohamed bel Hadj Hitmi « directeur des affaires politiques et commerciales de la République du Rif », c'est-à-dire le M. de Peretti de la Rocca de l'endroit, d'autre part.

Par ce contrat « le capitaine Gardiner est autorisé à établir une banque d'émission à Adjdir (Alhucemas), les concessions du Rif lui sont intégralement transférées et notamment les gisements de pétrole, les mines de charbon, d'or, d'argent et de cuivre. Le tout. évidemment, moyennant une ristourne de 40 % sur tous les bénéfices réalisés au gouvernement du Rif. Nous ignorons, d'ailleurs, il faut bien le dire, s'il existe sur le territoire de la nouvelle République des mines d'or et de platine, mais on voit par là que le gouvernement d'Abd-el-Krim n'a voulu laisser subsister dans ce contrat aucune lacune aussi bien dans le présent que dans l'avenir.

Les mêmes clauses s'appliquent au trafic postal, télégraphique, ferroviaire, aux douanes et à l'exploitation des ports. L'article 9 stipule que le « capt. Gardiner s'engage par le président à organiser et mettre en marche les écoles, collèges techniques et autres établissements techniques jugés nécessaires par le gouvernement. Le programme d'études sera arrêté par le ministre de l'instruction publique du gouvernement rifain ».

Enfin l'article 11 s'occupe des réjouissances et des transports en commun, il y est dit « que le capt. Gardiner aura le droit d'établir des théâtres, cinémas, opéras, etc., ainsi que des lignes de tramways, d'omnibus et d'autobus ».
Une ligne d'autobus, dans le Rif, desservant l'Opéra, cela vous fait évidemment sourire et moi aussi, je l'avoue. Pourtant, à tout prendre, ces clauses, un peu ridicules, dans l'état actuel des choses, montrent surtout que ces gens-là cherchent farouchement à se moderniser, à devenir des Européens, à être à la page. Ce faisant, sans doute ils exagèrent, mais même s'ils ne gravissaient que le premier échelon de ce programme de réformes, ce serait très important et significatif.

Il n'y a qu'une paille dans ce contrat, c'est que le capt. Gardiner s'est engagé de verser dans une banque parisienne au compte d'Abd-el-Krim la somme de 300.000 livres anglaises (ce qui représente environ 23 millions de francs). D'autre part, le capt. Gardiner devait faire parvenir dans le Rif des navires chargés d'armes. Ces clauses n'ont évidemment pas été exécutées car le sultan Abd-el-Krim, président de la République du Rif, tout comme n'importe quel brave commerçant de la Seine, vient d'assigner le capt. Gardiner en justice. J'ai là la copie de cet historique exploit d'huissier où il est dit dans le style approprié que le « requérant ayant pour son compte satisfait aux obligations qui lui incombaient, le dédit de 10.000 livres, stipulé au profit du requérant devait lui être transmis. Coût: dix-sept francs 10 centimes ».

Voilà encore un geste qui fait sourire. Un chef berbère se servant de papier bleu, faisant appel à ministère d'huissier cela nous désoriente et nous amuse. Cela prouve pourtant qu'il y a dans le Rif un homme décidé à se servir d'armes modernes aussi bien sur le champ de bataille que dans la procédure judiciaire ou diplomatique.

Hier, sans doute, il s'est adressé à un financier qui a déçu ses espérances, mais demain, il trouvera peut-être le « right man » (le vocabulaire anglaise me parait tout indiqué en l'espèce) et alors nous verrons pousser rapidement dans le Rif, sinon des théâtres d'opéra, du moins des écoles, des lignes de chemin de fer et toute une armature d'Etat.

Henry Korab.

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