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jeudi 3 octobre 2019

J. Roger Mathieu chez les Rifains pour un reportage sur l'armée rifaine

Capture d'écran de Le Matin

J. Roger Mathieu, l'auteur du livre "les mémoires d'Abd-el-Krim", était chez les Rifains pendant cinq jours selon le journal pour lequel travaillait, Le Matin, un journal quotidien français créé en 1883 et disparu en 1944. L'auteur réalisait un reportage sur l'armée rifaine, publié le 13 septembre 1925.




Le correspondant de guerre du "Matin" chez les Rifains cinq jours à Chefchaouen.
[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]

Chefchaouen, 27 août. Transmis de Tanger par avion de la compagnie Latécoère, le 7 septembre. Après rr.on équipée de Tanger à Chechaouen, après mon séjour au quartier général rifain, je veux vous rapporter fidèlement mes impressions sur ce que j'ai vu dans la place forte et dans le camp où étaient rassemblées et entraînées les ultimes réserves d'Abd-el-Krim, vétérans et tout jeunes gens, partis jusqu'au dernier pour la bataille qui peut être décisive si nous poussons à fond notre opération.

Première renconfre: un Rifain qui parle l'argot des tranchées. Dimanche, 23 août. En débouchant hier, vers six heures du soir dans Chefchaouen, par une ruelle étroite où mon cheval butait à chaque pas, le premier tableau qui s'offrit à mon regard fut celui d'une distribution d'armes devant une boutique basse, un tout jeune homme, vêtu d'un élégant burnous blanc, remettait à des partisans rifains, guerriers à la rude allure, des fusils et des cartouches. Ce spectacle est quotidien: un habitant sort-il de la ville, on lui remet un fusil, qu'il doit rendre à son retour. Je remarque le parfait entretien de ces armes, de marques différentes.
Comme je continuais d'avancer, quelle ne fut pas ma surprise de m'entendre tout à coup saluer par un régulier rifain de cette exclamation: Eh bien ça va, ça gaze ?

Oui, lui répondis-je, ça «gaze ». Mais, pour parler aussi purement l'argot des tranchées, il faut que tu aies servi en France. Que fais-tu ici ?

Je te l'expliquerai en prenant le thé. Viens.

Malheureusement le café maure était fermé et je dus quitter cet ancien tirailleur sans l'explication vivement désirée par ma curiosité, de sa présence à Chefchaouen.

Sur la place

Me voilà maintenant sur la place font le centre est occupé par une jolie fontaine, c'est là que se trouvent la mosquée et les bureaux de l'état-major du « général commandant la place ». Dans un coin, encore une distribution d'armes et de « djelabah » à, de nouvelles recrues. Vraiment rien, absolument rien ne semble manquer à cette armée.

Je suis très entouré. Je remarque beaucoup d'enfants ce sont ceux dont les pères ont été tués à la guerre, ils font office d'ordonnances.

Je descends de cheval: devant moi un légionnaire français cause avec un Allemand que je devais revoir dans la suite. Il a adopté la tenue de ceux qu'il sert contre argent il me regarde il répond à son interlocuteur assez haut pour que je l'entende.

- Non. C'est un Français.

Mais je n'ai nulle envie d'engager conversation avec lui, je préfère le silence de mon guide rifain.

Installation

On m'introduit dans le salon d'attente du "général", grande pièce sombre dont les meubles appartinrent aux Espagnols et où trois pendules, - suis-je chez un collectionneur ?- marquent chacune une lieure différente. Attente. Enfin, on me conduit dans la maison préparée pour me recevoir et où je demeurerai jusqu'à mon départ pour le quartier général.

J'apprendrai plus lard que si je n'ai pas été reçu par le commandant de la place, si je n'ai pu avoir d'interprète, c'est que (..), c'est-à-dire Abd-el-Krim, ne veut pas que je puisse obtenir le moindre renseignement avant d'être auprès de lui.

Des enfants me suivent jusqu'à ma porte. Un mot prononcé par un soldat et ils se dispersent. Quelle discipline! Spontanément, se dresse en moi l'image de telle ville d'Allemagne que j'ai traversée comme prisonnier pendant la guerre.




Un Rifain tout de blanc vêtu, et qui est en quelque sorte le chambellan du général, me fait les honneurs de la grande pièce que je vais occuper pendant mon séjour. Un tapis couvre le sol et j'aurai enfin, pour m'étendre et dormir, un étroit matelas qui me changera agréablement de la mosaïque et de la terre battue des étapes.

J'ai deux compagnons: mon vieux guide, toujours prévenant, et le shérif de Dar-Raî qui ne veut pas me quitter: il explique qu'il reste pour aider l'excellent Hammouch, la vérité est qu'il espère manger un peu mieux qu'à Dar-Raï. Comme c'est le sultan qui est l'hôte, cela ne me gêne guère. Et voici mon premier repas ces œufs cuits à l'huile arabe, du mouton. Je mange avec mes doigts, trempant mon pain dans le même que les deux Rifains, et je m'aperçois que déguster ainsi des œufs sur le plat et du riz n'est pas un procédé immédiatement accessible à un Européen. Mais je fais de rapides progrès. Ja bois de l'eau très pure dans le même bol qu'Hammouch, et, après le dîner, je ne puis refuser de tirer quelques bouffées de la pipe de « kif » que le shérif me passe, après l'avoir allumée.

Ma première nuit à Chefchaouen commence. J'entends des clairons qui sonnent des refrains français je reconnais, quoique un peu déformés, rappel, l'extinction des feux.

Coup d'oeil sur larmée rifaine

Au réveil, mon cuisinier m'apporte mon petit déjeuner café et beignets (..)
Une section d'infanterie régulière rifaine en marche


Aux environs de Chefchaouen

Zaboula (sac arabe) où ils mettent leurs vivres et leurs objets personnels. Quelques-uns seulement portent une baïonnette, mais tous sont armés d'un long poignard recourbé.



Je regarde voici une troupe qui défile, clairon en tête, sonnant des marches françaises, en colonne par quatre au pas cadencé, elle part pour le front français. Un officier, en magnifique culotte rouge, la regarde passer et la suit longuement des yeux, une impression de force se dégage de ces jeunes gens vigoureux et entraînés.

En voici d'autres qui se dirigent vers un ancien camp espagnol où ils sont cantonnés. De petits chevaux et des mulets portent des mitrailleuses. Puis des soldats et encore des soldats. Dans le camp même, où il y a un hôpital et où j'aperçois aussi des canons, j'assiste à l'exercice, les Rifains ont voulu avoir leur maniement d'armes à eux, mais dans chaque mouvement, chaque détail (l'arme sur l'épaule gauche, etc.), je retrouve la manière allemande.
Sur le chemin du retour, je note quelques aperçus du coût de la vie. Elle n'est pas chère: on a cent œufs pour 3 pesetas 50 et, pour 2 pes. 50 en poulet quant au raisin, il est pour rien.

Conversations

Lundi, 24. Dans l'après-midi, je vais avec Hammouch prendre un café arabe sur la place. La première personne que je remarque, assise à côté de nous, est l'Allemand aperçu le soir de mon arrivée. Il cause en espagnol avec d'autres soldats, c'est le chef du service des mitrailleuses. Il m'adresse aussitôt la parole, essayant d'engager la conversation avec moi. Comme je me refuse à discuter avec lui, il insiste, il me parle de nos hommes politiques, qu'il connaît. Il me prend pour un traître venu réparer les mitrailleuses. Tout simplement.

Décidément, c'est le jour des rencontres. En sortant du café, je tombe sur mon tirailleur rencontré aussi le premier jour. Il me reconnait. Viens ici, me dit-il. C'est toi que j'ai vu samedi.

Et il explique:
Ecoute. J'étais tirailleur, j'ai fait toute la guerre pour la France, j'étais sergent, j'ai été décoré de la Croix de guerre. Aujourd'hui, je suis sous-lieutenant.
- Pourquoi as-tu abandonné la cause d'un pays dont tu parles pourtant sans haine ?



- Je suis Rifain. Mais, quand la guerre sera finie, je veux retourner en France.
Et il me désigne plusieurs étrangers, tous revêtus du costume rifain. Quelques-uns s'approchent. L'un d'eux me dit:
- Nous sommes nombreux ici, mais plus d'un regrette la France ou le pays qu'il a quitté.
Un autre:
- Il est interdit de fumer et, pour avoir enfreint cet ordre, j'ai reçu trente-cinq coups de bâton.
Je suis heureux de pouvoir lui répondre qu'une telle discipline est fort éloignée de celle qui est en usage dans l'armée française.
Que d'étrangers j'aurai vus dans cette ville. Je ne saurais assez le répéter.
Je regagne ma chambre. Hammouch me fait comprendre que de gros combats se déroulent.
II me parle, comme très souvent, de Lyautey. L'Allemand lui a dit, devant moi, que notre grand maréchal était sa bête noire.

Toute la nuit, quittant Chefchaouen, les troupes défileront sous mes fenêtres. Je verrai aussi passer une lente procession ce sont des vieillards qui vont prier pour le succès des armes rifaines.

Contretemps




Mardi, 25. Aujourd'hui, le shérif de Dar-Rai se décide enfin à nous quitter. Il fait presque froid. A cinq heures, nouveau contretemps imprévu, j'apprends que les lettres pour Abd-el-Krim, dont Hammouch, le Michel Strogoff du sultan était porteur, ont été remises à un autre courrier pour être acheminées sur Ajdir. Alors, le « sultan » ne vient pas à Chechaouen, comme je m'y attendais.'

Je me tache. Je prends à partie Hammouch, qui n'y comprend rien, je le menace d'écrire « Cinna ». Il me supplie de prendre encore patience.
Téléphone, lui dis-je.

J'apprends enfin, vers la fin de la journée, qu'un secrétaire d'Abd-el-Krim sera demain auprès de moi.
Mercredi 26. J'ai enfin une entrevue avec un secrétaire du sultan, Caïd Saïd. Il me demande si je suie bien traité, il s'étonne que je n'aie ni assiette, ni verre, ni couverture. Je lui réponds que ce n'est pas du confort que je suis venu chercher ici, et que je ne me plains pas.

Soit, m'accorde-t-il, mais Sa Majesté tient à ce que vous soyez bien traité.

Puis il me parle de l'armée rifaine. Nous faisons œuvre personnelle et originale, me dit-il, sans le secours de l'étranger.

Quel mensonge ! Sans aller plus loin. lui-même prétend être Rifain et on m'a assuré qu'il était Turc, et un médecin qu'il me présente est de Tanger et sort de l'université d'Alger. Et tous les étrangers que j'ai vus.

Caïd Saïd, lui, qui a passé dans une grande usine d'automobiles des environs de Paris, parle et écrit admirablement le français. Il me servira d'interprète. Il m'apprend à reconnaître les grades de l'armée rifaine: sous-lieutenant, un galon lieutenant, deux capitaine, trois au-dessus de chef de bataillon, il n'y a plus d'insignes extérieurs et apparents du grade.
Le fractionnement en unités ne se distingue pas de celui des armées européennes, section, compagnie, bataillon: toutefois les compagnies sont d'un effectif inférieur au nôtre.




La France et l'Espagne vaincront

Telle est cette armée rifaine, dirigée par des états-majors étrangers, Allemands, Turcs, etc., et dont les troupes, bien équipées, sont animées du désir de vaincre. Aujourd'hui encore, j'apprends qu'elles font l'essai devant Ël-Ksar d'un nouveau canon.

Mais unis à la loyale et valeureuse Espagne, en plein et précieux accord avec elle, ayons pleine confiance dans les troupes des deux nations latines collaborant dans un fraternel effort viendront à bout de cette armée et de la bande d'aventuriers qui la commande. Certains de ses chefs se sont oubliés jusqu'à me dire:
S'il le faut, nous reculerons. N'est-ce pas là l'aveu du commencement de la défaite ?

Oui, ils reculeront. Car les derniers soldats d'Abd-el-Krim ont quitté Chefchaouen.

J. Roger-Mathieu



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