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Khamiss 1984, entre subversion facile et supercherie

DR Dans le cadre d'une invitation lancée par l'associaiton la Maison du Rif à Bruxelles, avait lieu vendredi 6 décembre dernier ...

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Dans le cadre d'une invitation lancée par l'associaiton la Maison du Rif à Bruxelles, avait lieu vendredi 6 décembre dernier à Bruxelles, à l'espace Magh la projection du film Khamiss 1984 du réalisateur Mohamed Bouzaggou.

Ce devait être une première ! Pensez donc ! Pour la première fois un film allait traiter des émeutes sanglantes de 1984, année ô combien orwelienne de par la répression sanglante qui s'ensuivit... et bien rien de tout cela. Pis encore ! Bon nombre de spectateurs quittèrent la salle en pleine projection. Mais revenons au contexte de l'époque et au film.

Au cours des années 1980, le conflit au Sahara s'enlise, les dépenses militaires du Maroc s'accroissent, le déficit se creuse. Sous pression du Fonds Monétaire International, le Maroc entre davantage dans une économie libérale, procède à des plans d'ajustements structurels, ce qui se traduit par une hausse des prix des produits de première nécessité : farine, huile, sucre, mais surtout le pain, symbolique au Maghreb. Cette région ayant connu déjà des émeutes similaires au Maroc et en Tunisie en 1981, mais le Maroc allait connaître une des pages les plus sombres, tragiques de son histoire récente. En effet, outre la hausse des prix de ces produits, s'ensuivit une hausse des frais de scolarité, ainsi que le projet d'instauration d'une taxe pour les habitants faisant des allers-retours quotidiens à Melilla. 100 Dirhams pour les piétons, 500 dirhams pour les véhicules. Sachant que Nador, et une bonne partie du Rif vit, survit, vivote grâce aux échanges économiques avec les deux villes espagnoles de Ceuta et Melilla, cette dernière mesure ne pouvait que mettre le feu aux poudres.

Ces émeutes du pain, ce soulèvement de la faim marqua la région du Rif jusqu'à aujourd'hui, comme un jalon supplémentaire dans la longue histoire tourmentée du Rif, dans ses rapports avec le Makhzen, l'État central marocain.

Les manifestations ayant commencé à Al Hoceima le jeudi 19 janvier 1984, s'étendirent à Tétouan, puis Ksar-el Kbir, mais surtout à Nador.

La répression fut impitoyable, avec son lot d'exactions, d'arrestations arbitraires, de tortures, d'assassinats, de disparitions, ainsi que d'enterrements dans des fosses communes. Le 22 janvier 1984, Hassan II dans un discours à la télévision tristement célèbre, dit tout le bien qu'il pensait des Rifains, les traitant d'Apaches, et rappela aux « Gens du Nord », qu'ils ont connu la colère du prince héritier et qu'il ne valait mieux pas pour eux de faire connaissance avec la colère du roi.

L'instance Équité et Réconciliation de 2004 ayant permis à des familles de se soulager en parlant du mal qui leur avait été fait durant les années de plombs, notamment en 1984 mais sans jamais nommer les responsables, ni que des poursuites ne soient engagés contre eux, n'a pas pu aider ces familles à panser leurs blessures, faire leur deuil.

Ce film aurait pu y contribuer, car l'art est un formidable exutoire. Que ce soit en littérature, architecture, peinture, cinéma, les vecteurs ne manquent pas pour qu'un peuple puisse exulter, exprimer ce qu'il ressent, faire sortir le pus de son refoulé, briser la peur, le tabou, construire sa mémoire, consolider sa culture, l'enrichir. À l'image du film Mayrig d'Henri Verneuil, fantastique film revenant sur le génocide des Arméniens de 1915 ou The Cut de Fatih Akin, oui le cinéma peut et doit aborder des sujets sensibles.

Ici, il ne fut rien de tout cela

Tout d'abord le titre : Khamiss 1984, khamiss signifiant en arabe jeudi, allusion au jeudi 19 janvier 1984, mais il fait également allusion au prénom du personnage principal, Khamiss. Et c'est déjà la première tromperie : loin d'être centrée sur les émeutes de janvier 1984, ce film est centré sur les mésaventures personnelles de Khamiss. Loin de rappeler le contexte historique, ce film est une espèce de huis clos dans une maison rifaine entre un mari, Khamiss et sa femme. Khamiss souffrant d'impuissance sexuelle, sa femme trouve son bonheur dans les bras du moqqadem, sorte de relais de L'État, de chef de quartier, d'arrondissement pouvant régner en maître sur des dizaines d'individus. Symboliquement oui, le Makhzen opprime les Rifains jusqu'à leur prendre de force leurs femmes, mais une scène de viol, ayant en plus existé à l'époque, aurait été pour le coup plus pertinente. S'ensuivit des scènes au contenu explicitement sexuel, scatologique, éloignant le public du sujet du film : les émeutes et la répression qui s'ensuivit.

Dans n'importe quel film sur la seconde guerre mondiale, il est fait mention d'Hitler, de Staline, de Churchill ou de Roosevelt. Dans Mayrig, il est fait mention de Tala'at Pacha, ministre turc ayant appelé à l'extermination des Arméniens. Dans n'importe quel film sur Mai 68, on évoquera De Gaulle. Dans un film sur la guerre d'Algérie, on évoquera la torture, les viols des soldats français. Ici, rien de ce qui peut baliser le contexte social, politique et historique, n'est présent, ajoutant ainsi de la confusion dans l'esprit des spectateurs.

S'estimant victime d'une cabale, le réalisateur se réfugie derrière la posture commode et confortable de l'artiste, du briseur de tabous incompris, fustigeant au passage le conservatisme des Rifains, leur archaïsme. Non content de les insulter à travers le film, Mohamed Bouzaggou attendait des éloges unanimes. Et bien non ! Comme tous les êtres humains, les Rifains sont doués de raison et de sentiments et n'aiment guère être floués, être pris pour des imbéciles. Ils se faisaient une joie à l'idée de voir un pan de leur histoire douloureuse portée à l'écran, un film, et ont découvert en lieu et place de cela un film faussement élitiste, faussement intimiste. Il y a bel et bien tromperie sur la marchandise.

Loin d'être des saintes-nitouches, les Rifains, ou descendants de Rifains vivant en Europe, sont acculturés à la société occidentale, sont habitués aux scène de violence, de sexe, de vulgarité à la télévision ou au cinéma. Mais même les Occidentaux dans les films traitant de moments douloureux de leur histoire ne pratique pas le mélange des genres, et savent casser les tabous à bon escient, usent de l'avant-gardisme avec parcimonie.

Non content de s'arrêter en si bon chemin, Mohamed Bouzaggou se lance dans l'ambitieux projet de faire un film sur la bataille d'Anoual ! Quel va être le contenu du film ? Moulay Mohand dit Abdelkrim, et le général Sylvestre dansant la valse au milieu du champ de bataille, et dégustant un verre de Porto et de la charcuterie ibérique ? Ou alors Franco faisant un plan à trois avec sa femme Carmen et Abdelkrim ? Si on veut briser des tabous et faire n'importe quoi, allons-y gaîment !

Mohamed Bouzaggou a parfaitement le droit de réaliser les films qu'il souhaite, tout comme nous avons parfaitement le droit d'exercer notre droit à la critique et de faire part de notre déception, vues les espérances suscitées par ce film, les attentes, et le contenu du film. Il n'est absolument pas question ici de procès en sorcellerie, mais de parler du ressenti face à ce film.

La censure étant toujours néfaste, ici le boycott pur et simple s'impose, droit légitime du spectateur. Il n'y a rien à attendre d'un film tourné au Maroc, où la liberté de création, d'expression n'est franchement pas garanti. Parler d'un mal sans désigner son responsable ne mène nulle part.

Le réalisateur a sans aucun doute réussi son coup, à savoir faire parler de lui et de son film, car c'est une des lois de la communication: mieux vaut un bad buzz que pas de buzz du tout. Continuer à en parler contribuerait à l'embaumer d'un parfum de scandale, autre critère d'attirance médiatique alors qu'il mérite les oubliettes.

C'est pourquoi je m'arrêterai là...

Par Ithri n'Arrif