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14 déc. 2019

Les Rifains entre religion et culture

Rifian people/ Wikipédia

L'islam n'est pas la religion des Arabes ! L'islam est une religion universelle.

Sans vouloir passer pour un alarmiste, la langue rifaine, une des langues amazighes est en perte de vitesse, en recul à cause de la politique d'arabisation menée par le Makhzen depuis plus de cinquante ans. En effet du temps du protectorat espagnol, partant de Nador il fallait atteindre Oujda pour entendre parler le darija, puis quelques années plus tard, il fallait aller jusqu'à Berkane. De nos jours, dès Zaïo le rifain est remplacé par le darija. De même que naguère, partant d'Al Hoceïma il fallait atteindre Fès pour entendre le darija, puis peu à peu dès Taza le rifain disparaissait, aujourd'hui dès Taounate le darija règne en maître. Sans compter le fait qu'à Nador ou à Al Hoceïma même, c'est tout juste si, avec l'arrivée massive de commerçants de l'intérieur du Maroc, on est à limite de s'excuser de parler en rifain.

On voit bien que la langue rifaine se transmet de moins en moins. De plus, certains parents rifains croient bon d'éduquer leurs enfants en darija, pour pensent-ils donner plus de chances à leurs enfants dans la vie professionnelle, qu'ils soient installés à Rabat, Casablanca, Meknès ou même à Nador et Al Hoceïma.



Quelle est la cause de tout ça ? L'exil, l'émigration rifaine qui continue de vider le Rif de ses habitants ? La langue arabe, puissant vecteur de la religion musulmane ? Les deux à la fois. Mais surtout, avec la volonté non-officielle mais palpable du Makhzen de réduire le Rif à peau de chagrin, de marginaliser les Rifains dans leur culture et jusque dans leur langue, on voit bien que la langue rifaine est en danger.

Le peuple rifain conscient dans son ensemble, compte aussi en son sein des individus qui ne semblent pas alertés plus que ça de cet état de fait, serviles envers d'autres langues que la leur, fascinés par tout ce qui vient d'Orient, à travers le cinéma égyptien, la chanson libanaise et autres, semblent obnubilés par ce qui vient d'ailleurs, et dégoûtés de leur propre langue.

Mais il y a également un autre élément à prendre en compte, c'est la culpabilisation des Rifains au nom de l'islam ! En effet, une des armes favorites des Marocains, ou des autres arabophones en Afrique du Nord est le recours à l'émotion, l'arme imparable étant l'instrumentalisation de l'islam.

Pourquoi tu parles tamazight ? C'est pas une langue ! Faut parler arabe ! C'est la langue sacrée, la langue du Coran voyons ! 

Nous avons souvent entendu ce genre de phrases, lorsque nos interlocuteurs arabophones nous demandaient les raisons de notre attachement à la langue de nos ancêtres. Nous pouvons leur rétorquer que le darija n'a rien à voir avec l'arabe que l'on trouve dans le Coran. Le contenu des merveilleux poèmes de l'Arabie pré-islamique, les Mu'allaqât n'a rien à voir avec le sabir parlé dans les rues de Casablanca ou d'Alger : « Ct'a dire khoya rak ta3raf théoriquement jit avec la toumoubil mais vriment si pas de chance, mal9itch l'hotêl, mal9itch la chambre, ou mnin je suis sorti, la police dawni la viature... »

En effet, pas sûr qu'Imru al Qays et Antar Ibn Chadad ne reconnaissent leur langue.

En outre le Maroc, qui comme le reste du Maghreb reste sous influence française, dépend des investisseurs français. Des secteurs entiers de l'économie au Maroc ont recours à la langue de Molière et non pas à la langue du Coran. Donc l'argument d'apprendre le darija à ses enfants pour travailler ne tient pas. Et avec la progression de l'apprentissage et de l'usage de l'anglais, le darija au niveau professionnel a encore moins sa place.

On a vu récemment lors d'une conférence à Casablanca ; article et vidéo disponibles sur le site bladi.net ; des universitaires chinois et marocains, où un économiste marocain s'exprimait en français, alors qu'un universitaire chinois lui s'exprimait dans une langue arabe très claire. C'est vraiment Ubu roi. Les élites marocaines méprisent le tamazight, pourtant langue des Nords-Africains, ils se prennent pour des Arabes, ce qu'ils ne sont pas mais sont incapables de parler cette langue !

En outre, 80% des musulmans dans le monde ne sont pas arabes. Les Turcs, les Malaisiens, les Pakistanais, les Sénégalais, les Maliens, les Nigérians, sont-ils moins musulmans que les Arabes ? Pouruqoi reproche t-on seulement aux Imazighens de vouloir parler leur langue ? Pourquoi encore plus particulièrement reproche t-on aux Rifains de demeurer fidèles à leur langue rifaine. Oui le rifain est une langue au même titre que les autres langues amazighes. Si'l n'y a pas d'unité linguistique entre Imazighens, selon nos détracteurs, car il y a en effet des différences entre la langue rifaine et la langue tachalhite, il y encore plus de différence entre le darija marocain et le dialecte égyptien, ou irakien !

Il n'est pas question d'empêcher un arabophone de parler le darija, mais un Rifain a le droit de vouloir demeurer fidèle à ses racines, à sa langue et n'a absolument pas à culpabiliser pour cela. Lorsque qu'un arabophone nous dit qu'on est tous musulmans, que c'est pas grave que l'on peut parler arabe entre nous, il faut le dire tout net : c'est juste une entour loupe pour tenter de nous faire abandonner notre langue. Bien essayé, mais ça ne marche pas.

Car une langue est porteuse d'une mentalité, d'un esprit. Ainsi avec l'arabisation, on a pu voir ces dernières années l'expansion du wahhabisme, doctrine rigoriste et rétrograde de l'islam, visant à éliminer tout ce qui n'est pas conforme à leurs yeux, à uniformiser la pratique de l'islam. Chanter des izrans dans les mariages ? Haram ! Faire la cérémonie de aranja, la fiancée de la pluie même pour du folklore sans y croire ? Haram ! Donner des prénoms imazighens à ses enfants ? Haram ! Parler tamazight à la maison ? Haram !

Cette offensive qui fût extrêmement efficace dans un premier temps, à réveiller certains rifains conscients du danger que ça représente, pour leur langue, leur identité. Cela montre une chose : que les tenants de cette idéologie sont forts avec les faibles, et faibles avec les forts. Allez donc dire à un Turc qu'il ne devrait pas parler sa langue...vous allez être fort bien reçu. Comme la Turquie est un État indépendant, la langue officielle est le turc, donc le problème ne se pose pas. Les autorités turques ont au contraire interdit aux commerçants syriens qui avaient fuit la guerre, installés à la frontière avec la Syrie, d'afficher des panneaux en arabe et ont forcé l'usage de la langue turque. En Afrique du Nord, les Imazighens sont persécutés, n'ont pas d'État pour les protéger, alors les autorités arabophones ne prennent pas de gants pour les marginaliser. Et ce n'est pas la reconnaissance de la langue amazighe qui va changer quoi que ce soit. Car si c'est pour distiller de la propagande étatique en tamazight, non merci...

En fait, la langue rifaine, étant constitutive de l'esprit de liberté des Rifains, indissociable de leur histoire, du souvenir de la guerre du Rif, il s'agit pour le Makhzen de l'enfouir sous terre à tout prix.

Cependant, on voit notamment que l'intérêt pour le patrimoine rifain connaît un regain d'intérêt au sein des jeunes générations rifaines, désireuses de mieux connaître leur identité.

On peut tout à fait être musulman sans renoncer à la langue amazighe, à sa langue rifaine. Et vice-versa. Il convient de savoir distinguer la religion de la culture. Ce sont deux choses différentes, même s'il peut y avoir des liens entre elles.


Par Ithri n'Arrif


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