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6 janv. 2020

Rif 58/59: « La guerre était désormais à nos portes »

La couverture du livre "sur la voie des insoumis"
Début janvier 1959, la révolte du Rif a été réprimée par le bombardement aérien avec du napalm, effectué par une armée marocaine embryonnaire et dirigée par des officiers français. La répression a fait plusieurs milliers de morts parmi les Rifains (entre 8000 et 10.000 morts). Ce génocide est souvent cité comme l'épisode initial des années dites de plomb au Maroc. 

Extrait du livre «Sur la voie des insoumis», un roman autobiographique publié en 2015 par M'hamed Lachkar qui raconte les événements de la rébellion dans le Rif, et l'histoire de son grand-père, qui est aussi celle du Rif meurtri dans ces massacres.



La guerre était désormais à nos portes

Au premier bruit de moteur d’avion les rues de la ville se vidaient, les habitants ne pouvaient plus sortir dehors. Nous montions tous à la terrasse pour suivre de loin le spectacle. Je suivais de regard, le cœur pincé et les larmes aux yeux, comment des petits avions piquaient sur le douar Boujibar, avant de remonter vers le ciel. Puis j’entendais le bruit des bombes qui explosaient. Un nuage noir montait ensuite pour remplir le ciel. Puis les avions revenaient et piquaient de nouveau pour relâcher leurs bombes avant de prendre de l’altitude. C’était triste de rester là des minutes à suivre ces avions plonger sur des habitations de Boujibar et remonter aussitôt dans le ciel. Parfois les avions se rapprochaient du centre de la ville, et volaient très bas au-dessus de nos têtes. Nous nous couchions car nous pensions qu’ils allaient tiré sur nous aussi. Le lendemain nous avions appris que les avions avaient fait beaucoup de mort dans la population. Il parait qu’ils avaient tiré aussi sur des bœufs et des ânes et même sur les meules de blé. La guerre que l’on croyait si loin de nous, était désormais à nos portes.

Ces traitements inhumains et dégradants ont eu des conséquences néfastes immédiates sur mon moral. Le choc fut violent et foudroyant. Dès les premiers jours, j’avais le sentiment d’avoir perdu tout repère. Je me sentais seul et abandonné dans cet univers étrange et cruel. Je me sentais profondément déprimé. Mes pensées flottaient. Mes idées se désintégraient. Je me voyais chavirer et glisser lentement mais sûrement vers la déchéance, entraîner irrémédiablement vers les bas fonds de l’abîme. En quelques jours je ne fus plus capable de réprimer mon chagrin. Je n’eus plus la force de refouler tant de haine, de frustration et de désespoir. Je désirais plutôt mourir vite, mettre fin à mon agonie, que de supporter encore cette nouvelle réalité dure et amère. Je ne pouvais rien faire d’autre que me laisser emporter par la force du courant torrentiel de ces événements tragiques que je n’avais jamais prévus.

J’étais conscient que j’étais en train de passer le cap du désespoir, du non-retour pour basculer définitivement dans une zone de turbulences à haute tension où j’allais être soumis aux sentiments les plus noirs.

L'état d'exception

Les mois passaient et les temps avaient changé. Ma ville allait s’habituer à un nouveau mode de vie. Elle avait pris l’air d’une ville sous occupation militaire. La présence massive et arrogante des soldats dans les rues angoissait la population. Ces soldats avaient pris possession de toutes les casernes évacuées par l’armée espagnole à son départ. Les colons se faisaient plus discrets et la vente de leurs biens s’accéléra avec les mois qui ont suivi.

Un nom, le "fils de haj Sallam", commençait à circuler de bouche à oreille. Un nom dont personne n’avait entendu parler par le passé. On parle d’un homme mythique qui habite les montagnes et qui dirige les rebelles. Les enfants y voyaient notre Zorro local qui allait nous débarrasser des méchants venus d’ailleurs et protéger les pauvres. Il parait qu’il avait été déjà en prison pour des raisons politiques. Certains adultes ne voyaient en lui et dans ses compagnons que des voleurs de grand chemin qui pourrissaient la vie des pauvres gens par leurs actes de pillage et de vandalisme. D’autres les considéraient comme des rebelles qui veulent mettre le feu dans le pays et qui risquent de descendre jusqu’en ville. Enfin certains les considéraient comme des révolutionnaires envoyés par Abdelkrim pour assassiner les traîtres qui commandent le pays après le départ des collons. Abdelkrim chercherait peut être à prendre sa revanche sur le palais qui avait demandé aux français de les débarrasser de lui quand il était aux portes de Fez ? 

Je vivais mes journées dans une confusion totale. Je ne comprenais pas comment ces hommes pouvaient être à la fois rebelles et prétendre défendre le roi. Le défendre contre qui ? Demandai-je sans arrêt à mon frère aîné qui apparemment avec quelque sympathie pour la rébellion. 
-Il n’ y a rien à faire pour que tu comprennes tout cela, tu n’es qu’un enfant, il vaut mieux que tu ailles dans la rue jouer avec les enfants, me répondit-il à chaque fois. 
Je préférai me mettre dans un coin et faire comme si j’étais devenu sourd-muet. 

Le droit à un enterrement digne

Boutahar tenait à organiser des obsèques pour son fils, tué la veille par les soldats, pour au moins prier sur sa dépouille. Comme la majorité des habitants du douar, il avait le sentiment de devoir à son fils cet ultime hommage. Certains notables étaient venus le voir pour lui exprimer leur inquiétude et tenter de l’en dissuader de peur d’attirer à nouveau les foudres du makhzen sur leur douar déjà martyrisé par tant de douleurs et de peines. Ils avaient surtout peur que des hommes allaient affluer des contrées avoisinants pour venir exprimer encore une fois leur colère contre le pouvoir, ce qui risquait de valoir aux habitants des souffrances renouvelées . Boutahar rejetait l’idée d’enterrer son fils à la sauvette comme un chien. Il ne comprenait pas qu’il soit empêché de partager son deuil même avec ses proches. A la fin il a été persuadé d’organiser un enterrement discret avec la présence uniquement de quelques toulbas. Les voisins et les autres, sans se déplacer jusqu’au petit cimetière, s’étaient contentés de faire leur prière et d’exprimer dans le silence leur tristesse de loin ou enfermés chez eux.

Le soir Boutahar avait organisé une petite et rapide veillée religieuse, avec lecture du Coran, où n’avaient été convié que quelques membres de sa famille. Les signes de tristesse étaient apparents sur les visages. Les invités avaient l’air d’être absents. Ils pensaient aux familles dont les dépouilles de leurs proches n’avaient pas été récupérées et qui n’avaient aucune chance d’avoir de véritables funérailles. Les conviés étaient tous pressés de rentrer chez eux. Ils n’ont eu droit en tout et pour tout qu’à un verre de thé. En sortant, ils n’avaient pas de mots à dire, tellement leur douleur était immense et profonde.

L’écriture et la mémoire

Plus de cinquante ans sont passés depuis la fin de ces événements tragiques et pourtant je les ressens encore comme si c’était hier. Ils sont restés ancrés dans mon corps et pas seulement dans ma mémoire. Ce travail d’écriture ne m’a pas seulement permis de plonger dans mes souvenirs lointains d’enfant, mais il a aussi permis de faire émerger en moi beaucoup de ces composantes enfouies d’un passé constitutif de mon être.

L'exil de Tétouan

Le soir du quatrième jour, Bokar n'en pouvait plus. Il avait décidé de rompre son isolement et de sortir se promener en ville. Tout au long de sa balade , il se sentait seul et étranger. Il avait l’impression d’attirer les regards des passants et d’être épié avec beaucoup d’hostilité. Est-ce à cause de sa tenue de montagnard ? Est-ce à cause de la guerre qui se poursuivait encore dans le Rif ? Il croyait que tout rifain était suspect. Peut-être n’était-ce-là que les signes d’un début de délire, fruit de l’humiliation, de la solitude et de quelques nuits sans sommeil. Il avait dû lutter chaque instant avec lui-même pour surmonter le sentiment de ce malaise qui l'avait accompagné à chaque pas.

La guerre était finie ?

Bien sûr, la guerre était finie. Au début j’étais certain d’avoir compris la leçon : c’était ma dernière guerre. Mais quand je m’étais rappelé que notre terre était toujours occupée par les mêmes espagnols avec qui et contre qui j’avais combattu, je commençais à douter. Je n’étais pas très sûr d’avoir bien compris la leçon. Je n’étais pas certain que ça n’arrivera plus. Je n’étais même pas certain que la guerre était finie. La guerre ne sera vraiment finie que lorsque le dernier soldat étranger ait quitté notre sol et que notre peuple ait retrouvé sa liberté et sa dignité.


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