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27 févr. 2020

À la mémoire de Mouloud Mammeri

Mouloud Mammerri/DR
Il y a trente et un ans, la communauté amazighe a perdu Mouloud Mammeri : un écrivain, un dramaturge, un chercheur, un anthropologue, un penseur, ... et un père de Tamazight !

Comme Ulysse, toute sa vie a été une sorte de voyage qui l'a fait revenir après de longs détours vers sa terre natale, au terme d'une longue quête pour réconcilier son appartenance spirituelle avec son peuple. Il a fait la paix avec lui-même mais aussi avec les légendes, les valeurs, les convictions et les aspirations de ses compatriotes imazighen de Kabylie dont le patrimoine culturel a été oublié et persécuté. Il est devenu un "amuseur" ou un homme de savoir dont les mots, écrits ou parlés, ont une signification particulière pour tout un peuple. Il a très vite compris que son peuple a fait de lui le porteur d'un flambeau qui brûle pour la liberté et la démocratie dans un pays où le discours rationnel doit surmonter l'obscurantisme, la haine et l'indifférence.

Très tôt dans sa vie, Mouloud Mammeri est devenu très fasciné par la poésie amazighe. Son premier livre, "La colline Oubliée", a été écrit en français. Ce n'est pas une colline quelconque qu'il avait en tête, puisque Mouloud Mammeri est né en Kabylie en 1917 dans un village appelé Taourirt ou La colline.

Dans les années 50, Mouloud Mammeri était professeur de littérature française à l'université d'Alger. Il savait que la culture amazighe a beaucoup contribué à la culture méditerranéenne car, après tout, elle appartient à une région qui est un carrefour de civilisations. Son premier essai "La Société Berbère" publié dans la revue Aguedal en 1938 a montré une vocation à ses débuts.

Il avait déjà une vision lucide de son peuple : un témoin critique de la société amazighe qu'il a lui-même écrit "persiste mais ne résiste pas". La place de la culture amazighe dans le monde moderne a été l'une de ses premières préoccupations. Si le surréalisme est prédominant dans ses premiers écrits, comme dans "La colline oubliée", il revient bientôt sur terre avec "Le Sommeil du Juste", "L'Opium et le Baton", "Le Banquet", "Le Foehn" et "La Traversée". À la même époque, Mammeri a publié des essais sur la littérature amazighe. La publication des "Chants Berbères de Kabylie" de Jean Amrouche en 1937 a été si émouvante pour lui qu'il a essayé d'obtenir le texte original du livre en tamazight ; il préfacera la version rééditée du livre publié en 1989, un livre qu'il ne verra jamais car à cette époque il nous avait déjà quittés.

Après l'indépendance de l'Algérie, il a pensé pendant un certain temps que le bout du tunnel pour la persécution de la culture amazighe était proche. Il avait de nouveaux rêves. Il essaya de persuader le ministère de l'éducation de mettre en place l'enseignement de Tamazight dans le système. Une fois de plus, il a été débouté car selon certains fonctionnaires du même département, "le berbère est une invention des Pères Blancs" (comme on appelait les prêtres catholiques français en Algérie). La remise en cause de la langue de ses ancêtres par ces fonctionnaires a poussé Mammeri à une sorte de traversée du désert. Il était difficile d'avaler que le français, la langue du colonialisme français en Algérie depuis 130 ans, puisse avoir le champ libre alors que l'existence de Tamazight était refusée. Pour ajouter aux préjugés, il était évident qu'au même moment, ces mêmes fonctionnaires célébraient l'enseignement de la langue de Molière à leurs enfants ; et qu'en public, ils montraient une relation de haine avec la culture française et le colonialisme français.

À la fin des années 60, Mouloud Mammeri a développé une nouvelle transcription du Tamazight en lettres latines, une nouvelle approche différente de celle introduite en 1894 par le professeur S. A. Boulifa de l'Université d'Alger. Historiquement, le tamazight est l'une des rares langues qui possède son propre alphabet appelé tifinagh ; les premières écritures du tifinagh ont été enregistrées en Afrique du Nord il y a plus de trois mille ans. Nous pouvons également ajouter que l'on spécule que le latin est une langue d'origine égyptienne et donc d'origine nord-africaine, même si elle a subi de nombreuses modifications de la part des Grecs et des Étrusques.

Avec sa nouvelle transcription de sa langue maternelle, Mammeri a écrit une nouvelle grammaire (Tajerrumt ) et élaboré un lexique de mots modernes ; les deux ont été publiés en France car il était interdit de faire apparaître Tamazight en public en Algérie. À la même époque, il contribue à la rédaction du lexique franco-touareg avec Jean Marie Cortade.

En 1969, Mammeri a publié en Tamazight le célèbre "Les Isefra de Si Mohand" ou "Poèmes de Si Mohand", héros populaire et poète de Kabylie qui sera réédité sept fois.

Mammeri est devenu directeur du CRAPE (Centre de Recherches Anthropologiques Préhistoriques et Ethnographiques), qui est devenu sous sa direction un centre de recherche idéal pour les étudiants algériens et étrangers. Les Transactions du CRAPE sur la Préhistoire et l'Anthropologie sont devenues une publication académique reconnue au niveau international. Tout le succès du CRAPE n'a pu l'aider à survivre lorsqu'un article écrit sur l'anthropologie culturelle dans les mêmes transactions est devenu la cible du système politique en place qui nie une fois de plus l'existence de l'histoire berbère. Le CRAPE a été fermé. Ce fut une grande perte. Aucun centre de cette dimension n'a jamais vu le jour en Algérie depuis la date de sa fermeture.


Mammeri était un homme persécuté et il a toujours réussi à ne pas le montrer en public : après tout, c'était un "Homme libre", un Amazigh.

Au printemps 1980, alors que n'importe qui du Moyen-Orient ou d'Europe peut être invité en Algérie pour parler de presque tout, M. Mammeri s'est vu une fois de plus refuser le droit de faire une présentation sur la poésie kabyle dans la ville de Tizi-Ouzou, le cœur de la région de Kabylie. La population locale y a vu un acte de censure scandaleux, et bientôt toute la région s'est mise en ébullition pour dénoncer avec véhémence cet acte de négation de l'existence de la langue kabyle. Un tel acte aura des répercussions dans tout le pays pour les années à venir. C'est cet incident qui a ouvert une fenêtre sur le reste de l'Algérie, un signe d'un nouvel espoir pour une vie meilleure ; un signe que la médiocrité, l'intolérance, les exclusions, le manque de liberté ne devraient pas avoir leur place dans l'Algérie moderne.

Mammeri, l'humaniste sceptique et indépendant, l'homme qui n'a jamais porté de jugement sur personne, s'est retrouvé sous le feu d'un certain média qui a utilisé toutes sortes de ruses pour discréditer l'homme et sa vision. Même son nationalisme a été remis en question par certains "journalistes", qui se cachaient derrière d'autres causes, mais qui ne connaissaient pas l'homme, son activisme au sein du MTLD (une organisation politique clandestine des années 50 qui réclamait déjà l'indépendance de l'Algérie), et ses souffrances pendant la guerre franco-algérienne. Il n'en a jamais parlé. Seuls ceux qui ont combattu avec lui connaissaient les faits. Sa lettre ouverte dans le journal Le Monde pour répondre à ceux qui l'ont pris pour cible a été une leçon sur la dignité et les engagements de la profession de journaliste : "seule la vérité doit prévaloir dans leurs articles, pas le mensonge", disait-il.

En 1982, Mammeri a trouvé une sorte de créneau en France où, avec certains de ses anciens élèves, il a discuté de l'idée de créer un centre de la même dimension que la CRAPE. Mais c'est à Paris, à la "Maison des Sciences de l'Homme et l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales", que Mammeri reçoit un accueil chaleureux pour poursuivre ses recherches. Il a fondé avec son ami Pierre Bourdieu un centre de recherche sur la culture amazighe appelé "Centre d'Etudes et de Recherches Amazighes" et ont publié ensemble la revue Awal ou le mot en tamazight. Il a trouvé un espace idéal pour faire des recherches sur sa propre société et son peuple, une chose qui n'a jamais cessé de brûler dans son cœur.

Il a consacré son temps à faire renaître la culture amazighe de ses cendres. Non, le feu ne s'arrêtera jamais de brûler. Ses " Poèmes Kabyles Anciens " publiés en 1980 étaient une référence solide à la culture nord-africaine qui a souvent été victime de la partialité des historiens. Alors que l'identité culturelle des Imazighen de Kabylie était magnifiquement racontée dans " Poèmes Kabyles ", d'autres livres comme " L'Ahellil du Gourara " sur les Imazighen de la région sud d'Oran et " Les Dits de Ccix Muhend U Lhusin " ont confirmé une fois de plus son amour et son dévouement à la vie traditionnelle en Algérie. Toutes ses publications ont été de belles contributions à la culture universelle.

C'est d'ailleurs cette perspective universelle qui a fait l'objet d'un autre de ses livres "Le Banquet ou la Mort Absurde des Azteques". Mammeri avait une passion pour l'histoire et la vérité ; c'est lui qui est allé visiter les vestiges romains de Rome, à la recherche des traces de Jugurtha, le roi amazigh qui a vaillamment combattu les légions romaines. Il a raconté : "Après avoir été vaincu, Jugurtha fut jeté dans les Latonies, une sorte de cellule souterraine utilisée comme prison à Rome. Je l'ai visitée. J'ai lu le nom de Jugurtha parmi d'autres noms d'ennemis de Rome de cette époque. Ils pensaient que Jugurtha allait mourir de faim mais ce n'était pas le cas, alors ils ont forcé un esclave à l'étrangler. J'ai toujours voulu écrire une pièce intitulée Jugurtha parce qu'il était le plus magnifique de nos combattants de la liberté".

Mouloud Mammeri n'a jamais écrit cette pièce à cause d'un accident de voiture. Sur le chemin du retour du Maroc où il se rendait en voiture pour participer à une conférence, il a été, selon la version officielle, tué par un arbre qui est tombé en travers de la route. Nous ne saurons peut-être jamais ce qui s'est réellement passé le jour de ses adieux à l'homme qui aimait tant Tamazgha, la terre ancestrale de millions d'Imazighen.

Il nous a quittés à un moment où tous les idéaux pour lesquels il s'est battu toute sa vie ont commencé à devenir lentement réalité en Algérie. Il peut partir maintenant. Son œuvre sera la principale référence pour de nombreuses générations à venir et le feu qu'il a allumé dans nos cœurs ne s'éteindra jamais. Qim di Talwit a Dda Lmulud.

Lire l'article original en anglais sur Amazigh World News


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