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mercredi 26 février 2020

Histoire. La naissance de la République du Rif

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Introduction

La République des tribus confédérées du Rif ( en Tifinagh : ⵜⴰⴳⴷⵓⴷⴰ ⵏ ⴰⵔⵔⵉⴼ ) est l'un des plus grands jalons de la lutte anticoloniale, un fait aussi singulier que surprenant. À une époque où la majeure partie du continent africain et un bon nombre de pays musulmans étaient sous domination européenne (sous forme de colonies ou de protectorats), une confédération de populations du Rif sous le commandement d'Abd el-Krim a réussi à vaincre l'armée coloniale espagnole et à établir une république indépendante qui a résisté pendant cinq ans. Jusqu'alors, seule l'Ethiopie avait été capable de faire un exploit similaire, lorsqu'en 1895, elle a expulsé les Italiens. Cependant, l'Éthiopie était alors un État consolidé et avait également reçu le soutien de la Russie et de la France. La République du Rif, en revanche, ne disposait d'aucun précédent historique proche et n'a reçu le soutien d'aucune puissance européenne.

Dans cette série d'articles, nous allons raconter l'histoire de la république rifaine au-delà du simple aspect militaire, en nous concentrant sur la manière dont Abd el-Krim et ses partisans ont essayé d'établir un État moderne dans une région traditionnellement anarchique, où le sultanat marocain n'avait pas pu assurer le contrôle et qui était connue sur les cartes sous le nom de Bled es-siba, ce qui revient à dire zone sans contrôle.

Nous allons essayer de reconstruire l'histoire de la République du Rif du début à la fin. Bien qu'il s'agisse d'un fait historique exceptionnel, le contexte entourant cette question a fait en sorte qu'elle est passée inaperçue et que les études ont été superficielles. A la fin de cet article, vous trouverez un bref aperçu de l'historiographie de la République du Rif.

Défis et scénario après Anoual

La bataille d'Anoual n'a pas été la fin du conflit. Malgré la victoire, Abd el Krim et ses partisans devaient encore résoudre la situation sur plusieurs fronts. Le Rif occidental, qui s'étend de Gomara à Larache, était toujours aux mains des Espagnols, qui devaient le défendre à tout prix avec le soutien de certains dirigeants rifains hostiles à Abd el-Krim. D'autre part, en plus de tenir les puissances coloniales à distance, Abd el-Krim a dû obtenir la reconnaissance des communautés rifaines et les convaincre d'adhérer à sa cause. Il y avait des chefs de tribus qui le remettaient en question et voulaient maintenir le colonialisme espagnol, parmi lesquels se trouvaient d'importants rivaux comme Raisouni, dont nous parlons brièvement ici.

En d'autres termes, après Anoual, il n'y a pas eu de paix, mais deux processus parallèles : la préparation pour un nouveau conflit armé contre les Espagnols et les Français et la construction d'un nouvel État sous la forme d'une république. Comme nous le verrons plus loin, Abd el-Krim a tenté de mettre fin à l'ancien système tribal en créant une nouvelle figure au-dessus des dirigeants mandatés. C'est une chose qui n'a jamais existé dans la région et qui sera la clé de la nouvelle république. 

Front espagnol

Les Espagnols, menés par Damaso Berenguer, ont continué à attaquer la partie occidentale du Rif après leur défaite à Anoual. Pendant son règne, Berenguer a cherché à stopper Abd el-Krim en installant des Rifains à des postes importants, comme ce fut le cas avec Driss El Riffi, qui administrait la zone ouest. Après le renvoi de Berenguer comme haut-commissaire de l'Espagne au Maroc, son poste a été repris par Ricardo Burguete. Burguete a commencé par une politique de pacification et de rétablissement de vieilles amitiés comme celles de Cherif el-Raisouni. La politique de Burguete a pris effet dans la zone occidentale dominée par les Espagnols, qui ont commencé à avancer sur le front occidental en octobre 1922.

Au début, cette avancée s'est faite dans des régions qui mettaient en cause Abd el-Krim comme Beni Said et Beni Touzin, où l'armée espagnole ne parviendrait pas à consolider sa domination. En novembre, Abd el-Krim a infligé une nouvelle défaite aux Espagnols, qui ont subi près de 2 000 victimes. Après la défaite, Burguete a ordonné le retrait des troupes. Avec l'arrivée au pouvoir de Primo de Rivera (1923), les Espagnols ont décidé de suspendre temporairement l'idée de coloniser le Rif.

Front rifain

A l'intérieur, Abd el-Krim devait résoudre deux problèmes : Il devait d'abord finir de consolider sa domination et affronter ses ennemis internes dans le Rif occidental, certains chefs de tribus de la région de Gomara et Jebala qui lui faisaient concurrence. Deuxièmement, il devait assurer la reconnaissance des chefs de chaque tribu du Rif, ce qui était essentiel et nécessaire pour que la force ne soit pas utilisée pour prendre le pouvoir et parvenir à la construction du nouvel État. 

Les protagonistes du premier problème étaient un "triumvirat" composé de deux chefs rifains et d'un algérien : Amar Ben Hamidu, le juge El Hay Bel Quish et Abd el-Kader Hach Tieb, respectivement. Abd el-Kader a joué un rôle de négociateur et de collaborateur avec les Espagnols, envoyant même des troupes pour combattre les alliés d'Abd el-Krim. Les trois dirigeants ont mené une résistance acharnée et continue dans la zone occidentale du Rif. L'un des stratagèmes qu'Abd el-Krim a utilisé pour réussir à les contrer était de centraliser pacifiquement le pouvoir par la reconnaissance et la cooptation des différents chefs tribaux, de sorte que ses adversaires trouvent de moins en moins d'alliés jusqu'à ce qu'ils soient isolés. Ainsi, Abd el-Krim a nommé Ben Hamidou comme Caid de Marnisa pour mettre fin à son opposition et briser le trio, dont seul Abd el-Kader a continué avec le côté espagnol. 

Abd el-Krim a frappé un autre coup avec sa victoire sur l'une des figures les plus mythiques du Rif, el-Raisouni, un seigneur de guerre qui contrôlait la zone occidentale connue sous le nom de Jebala. El-Raisouni a acquis une grande influence grâce aux altercations qu'il a perpétrées, aux escarmouches qu'il a menées et à ses enlèvements notoires, comme le fameux incident Perdicaris : el-Raisuni a enlevé un diplomate américain et a provoqué une petite crise diplomatique entre les États-Unis et le sultan du Maroc, qui a également été le premier pays à reconnaître l'indépendance américaine. Cette aventure a été capturée dans un film en 1975 intitulé "The Wind and the Lion" dans lequel Sean Connery jouait el-Raisouni.

Curiosités mises à part, el-Raisouni était une figure marquante du Rif occidental, ayant régné pendant plus de 20 ans dans la région de Jebala. El-Raisouni se montrait ambigu quant à la présence espagnole : parfois il considérait la colonisation espagnole comme favorable et d'autres fois non, car il exigeait que le gouvernement espagnol lui accorde un poste élevé dans l'administration coloniale. Tout change en 1922, lorsque les Espagnols décidaient d'en finir avec el-Raisouni et de prendre Tazrut, la capitale du Jebala, pour pouvoir assurer le Rif occidental après Anoual. Après cela, les Espagnols ont décidé d'offrir un poste à Raisouni en échange de son renversement d'Abd el-Krim, qui menaçait les intérêts des deux parties.

Après une série d'attaques contre les troupes d'Abd el-Krim organisées par el-Raisouni, en janvier 1923, Abd el-Krim a envoyé une armée composée de 1000 hommes qui ont réussi à vaincre définitivement el-Raisouni, qui avait le soutien de l'aviation espagnole dans la région. Avec cette victoire, Abd el-Krim est devenu incontestable et, aux yeux de ses partisans, invincible. Cette victoire ne lui a pas seulement apporté du prestige : les biens saisis chez el-Raisouni et les Espagnols ont rempli les caisses du nouvel État. 

Une fois les conflits avec le Rif résolus et le Rif pacifié sur l'ensemble de son territoire, de Temsaman à Tétouan, Abd el-Krim pouvait désormais commencer à construire sur les bases établies de ce qui allait devenir le nouvel État d'Afrique du Nord, la République du Rif. Mais nous verrons cela dans le prochain article.

Annexe historiographique

Plusieurs questions ont été soulevées pour savoir s'il s'agissait d'une république indépendante du Royaume du Maroc, s'il s'agissait simplement d'une république de transition jusqu'à la décolonisation du Maroc, ou s'il s'agissait de la première expérience de la lutte anticoloniale marocaine visant à inclure Abd el-Krim dans le nationalisme marocain. Des questions clés telles que l'idéologie du mouvement, ses objectifs et la gestion du chef des rifains n'ont pas été pleinement explorées.   

Peu d'ouvrages ont été publiés sur cette période historique. Le grand travail sur la République du Rif continue d'être l'œuvre de l'anthropologue américain David M. Hart The Aith Waryaghar of the Central Rif : an ethnography and history, ainsi qu'un autre travail basé sur la thèse de doctorat de C.R Pennell The Rif War : Abdelkrim el-Jattabi and his Rif state. Quant aux œuvres en espagnol, nous en trouvons très peu, tandis qu'en arabe, nous trouvons un important catalogue marocain et pour lequel je recommande l'article de Rocío Velasco de Castro.

Les ouvrages en langue espagnole ne sont pas abondants. Ce thème, tout comme la période coloniale de l'Espagne en Afrique, semble faire l'objet d'une amnésie sociale et académique manifeste. L'une des premières œuvres est El colonialismo español en Marruecos de Miguel Martín, datant de 1973. Dans cet ouvrage, la République du Rif est mentionnée, mais de manière superficielle, en se concentrant sur les scénarios politiques en Espagne et sur les partis politiques communistes actifs dans l'anticolonialisme de l'époque.

María Rosa de Madariaga est, à ce jour, la plus prolifique des auteures avec une intense publication d'articles et d'ouvrages sur l'Espagne, le Rif et le protectorat. Son travail se concentre sur le leader du Rif Abd el-Krim. Le livre Lucha por la independencia de 2009 traite de la période d'existence de la République mais n'occupe pas plus de 20 pages en en faisant une analyse superficielle. Le travail le plus récent sur ce sujet est celui de Faris el Messaoudi-Ahmed intitulé  El Rif, sus élites y el escenario internacional en el primer tercio del siglo XX (1900-1930) de 2016. Il aborde la question de manière plus approfondie et fait une analyse claire des différents courants et visions de cette période historique dans l'historiographie, notamment dans l'historiographie marocaine.

On trouve également La República del Rif de Jésus Salafranca de 2004. On peut dire que c'est l'ouvrage le plus complet, puisque le livre est entièrement consacré à la formation de la République, à l'exposition des nouveautés et aussi à l'analyse idéologique du nouvel État. 

Il ne s'agit pas d'un catalogue exhaustif, encore moins si l'on tient compte du fait que la moitié des œuvres citées sont épuisées et hors circulation. De plus, parmi les auteurs cités, un seul est originaire de la région du Rif.

Par Slim. B
Lire l'article original en espagnol sur Desvelando Oriente





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