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Le Rif prétend avoir «sa» civilisation (journal français)

Le Rif prétend avoir «sa» civilisation, titre L'Œuvre qui était un périodique français de la première moitié du XXe siècle. Engagé à...



Le Rif prétend avoir «sa» civilisation, titre L'Œuvre qui était un périodique français de la première moitié du XXe siècle. Engagé à l'origine à gauche, le journal passe à la collaboration pendant l'Occupation, ce qui mène à sa fin. À en croire son correspondant qui était dans le Rif, il a fait une conversation avec Abd-el-Krim sur le concept de civilisation. Le correspondant rapportait également certaines spécificités de la société rifaine à l'époque, telles que le statut des femmes, la protection des Juifs par la loi et le bon traitement des prisonniers de guerre. Article publié le 3 mars 1926.

À travers le Rif en guerre
Le Rif prétend avoir «sa» civilisation

(De notre envoyé spécial)

Sidi Mohamed ben Abd-el-Krim me reçoit avec un numéro de l'Œuvre à la main. L'article de fond, qu'il me montre, est signé du général Taufflieb. On l'y traite de petit sultan à demi sauvage, qui commande à des bandes de voleurs de grand chemin.

— A demi sauvage, cela veut dire sans doute aussi, à demi civilisé ? me dit Sidi Mohamed. Mais en quoi donc consiste la civilisation dont vous parlez tant ? Consiste-t-elle dans le fait de porter le costume européen ? Alors je suis tout à fait sauvage... Consiste-t-elle dans le fait d'habiter un pays sillonné par des routes avec des ponts admirables et par des chemins de fer ? Dans ce cas le Rif est un pays complètement sauvage.

Et Sidi Mohammed ajoute :

— Vous avez vu à quels hommes je commande : vous semblent-ils être des voleurs de grands chemins ? Je ne nie pas qu'une civilisation peut être rendue brillante par la richesse et la science. Mais ce n'est pas la richesse ni la science qui font la civilisation... Ce qui représente la civilisation, à mes yeux — je me trompe peut-être — c'est un état social d'où est banni le mal ; où le vol est interdit, et sérieusement réprimé, à quelque degré de l'échelle sociale qu'il apparaisse ; où le mensonge est considéré comme une faute grave ; où chacun connaît ses devoirs et respecte les droits d'autrui. Et je crois, l'histoire est là pour me donner raison, que Dieu fait périr toute civilisation, si brillante soit-elle, où ces notions disparaissent.

Telle est la doctrine très simple, sur laquelle le souverain du Rif s'appuie pour me faire admettre que le Rif possède lui aussi sa civilisation ; que cette civilisation n'est pas encore conforme certes à l'idéal de justice et d'organisation sociale, mais qu'il tend à s'en rapprocher et que lui-même fait tous ses efforts pour y parvenir.



Il est de fait que, rurale ou pastorale, il y a une civilisation rifaine. Elle ne connaît point les complications de la civilisation européenne. Mais elle existe. Des particularités curieuses l'annoncent à tout instant.

C'est ainsi qu'hier j'ai passé près d'un souk réservé aux femmes. Dans la tribu des Beni Ouriaghel, les femmes ne vont pas au marché avec les hommes. Les marchés hebdomadaires sont fréquentés, les uns par les femmes seules, les autres par les hommes seuls. Etant au marché des femmes, j'ai constaté que les hommes se tenaient à distance ; ils attendaient les femmes de leur famille allées au marché et qu'ils avaient accompagnées pour les aider.

Il est d'expérience ailleurs que les souks fréquentés simultanément par les hommes et les femmes sont des occasions de discordes et de rixes.

Dans la tribu des Beni Ouriaghel, l'on assure que cette pratique contribue considérablement à la paix des ménages et à la paix générale. Qu'on n'en conclue point que la femme est peu considérée. Loin de là ; la monogamie est la règle presque absolue et le divorce peu fréquent. La femme est maîtresse chez elle et fort respectée.

Je constate, d'autre part, que les Israélites du Rif sont protégés par les lois, qu'ils vivent heureux et qu'ils sont souvent fort à leur aise.

Dans une conversation avec un prisonnier de guerre espagnol, j'ai appris, ce matin, que Sidi Mohamed ben Abd-el-Krim, à maintes reprises, a fait droit aux réclamations des prisonniers de guerre relatives principalement à la nourriture.

Enfin, il ressort d'indices non douteux que le Rif ne fait pas fi des sciences et de la prospérité matérielle que le contact avec la civilisation européenne ne peut manquer de lui apporter.

Les Rifains déclarent seulement ne pas vouloir que ces bienfaits leur soient imposés par la force d'une domination étrangère. Et leur chef le déclare nettement : « Le Rif sera largement ouvert à la pénétration pacifique de la civilisation européenne, aussi largement ouvert qu'il a l'ambition de rester étroitement fermé à une conquête par la force.»

Montagne