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17 mai 2020

Comprendre l’omerta qui entoure le confinement au Maroc


La première chaîne de télévision marocaine « Al Oula » a diffusé l’interview accordée par El Othmani le 7 mai, dans son bureau. L’interview de trop. Un exercice dont le contenu fut conforme au contenant. Le décorum misérable des lieux où le pompeux ridicule des tapis assemblés en bandes, lubie toute makhzénienne, le dispute à l’insolite panneautage de contreplaqués au mur, au famélique des Aeschynanthus, dans leurs vulgaires pots de plastique surdimensionnés. Et pour couronner cet improbable morceau de mauvais goût, un cadreur aura eu la sotte idée de bannir le bouquet de fleurs, destiné à égayer la table visiteurs, pour le disposer à même le sol, dans l’axe de la caméra 1, au lieu de simplement l’escamoter.

Le décor ainsi planté, tout ne sera plus qu’entendus. Des questions doublées de sourires obséquieux de la journaliste, aux réponses approximatives du Chef du gouvernement, ses hésitations, ses rodomontades et ses lacunes. Le Responsable n’a cessé de botter en touche, de faire dans la langue de bois et d’esquiver. Si bien que les marocains sont restés sur leur faim à propos des questions cruciales telles que le véritable chiffre des atteintes du virus, le rapatriement des vingt-sept mille (27.000) marocains bloqués à l’étranger, l’ouverture des frontières, la loi 22/20 en projet et destinée à réprimer les auteurs de campagne de boycott, la situation des plus fragiles des marocains, le fonds Covid-19…………..

Depuis le déclenchement de la pandémie, le Chef du gouvernement n’a cessé de se ridiculiser en déclarations insensées, affirmant tantôt que « le virus est une simple grippe qui vient et s’en va normalement » tantôt que « le masque n’est d’aucune utilité pour les personnes bien portantes ». A croire qu’il est allé chercher l’inspiration de l’autre côté de la Méditerranée, auprès de Sybeth Ndiaye. De quoi questionner également la compétence de ce médecin généraliste, docteur en psychiatrie.

L’interview de trop

C’est la seconde fois qu’El Othmani s’exprime sur la pandémie face à la presse. Le 14 mars déjà, interviewé par Mohamed Reda Laâbidi, Sanae Rahimi et Youssef Belhaissi, il avait offert le triste spectacle de son ignorance totale du dossier. De fait, le Palais semble en avoir exclu le Chef du gouvernement et pris la décision de gérer, à l’interne, et dans le secret absolu, l’Etat d’urgence sanitaire. Même si le roi avait convié l’intéressé à la réunion restreinte du 17 mars à Casablanca, El Othmani y était apparu comme un rédacteur lambda du procès-verbal de la séance, plutôt que comme un décideur ou un véritable conseiller. Plus tard, les marocains auront la confirmation de cet ostracisme, lorsqu’on apprendra que la gestion du fonds du Covid-19 lui échappait.

Le 20 avril, une information relayée par certains médias, prétendait que Boston Consulting Group (BCG) prendrait en charge le déconfinement. Aussitôt démentie par les responsables du cabinet international de conseil en stratégie, l’information n’en demeure pas moins une piste sérieuse qui éclaire d’un jour nouveau, les mécanismes, les rouages et les auteurs de la méthode marocaine du confinement et pourquoi pas du déconfinement en projet. Sinon comment expliquer que la direction du groupe se soit précipitée pour se fendre d’un communiqué de presse, niant d’un côté avoir reçu «mandat spécifique du gouvernement» et reconnaissant de l’autre, que les analyses et les études effectuées par BCG, ont bien été mises à la disposition du ministère marocain de la santé, «dans un cadre strict de solidarité nationale et à titre gracieux». Le doute qui plane sur la sincérité du propos est permis, les Anglo-saxons sont réputés ne jamais rien mettre gracieusement à disposition de tiers, fussent-ils des gouvernements étrangers.

Vu sous cet angle, on comprend un peu mieux l’omerta qui entoure le confinement, le Cabinet restreint et l’éloignement du Chef du gouvernement. Elle trouve son explication dans le besoin du roi d’en tirer une gloriole personnelle, tout comme le fit Hassan II qui s’attribua la paternité de la « Marche verte ». Quarante-cinq ans plus tard, des documents déclassifiés de la CIA publiés par la presse espagnole, attestent qu’en 1975, de peur que l’Espagne ne bascule dans le camp communiste et que le Sahara espagnol indépendant ne tombe dans l’escarcelle de l’URSS, Henri Kissinger, Secrétaire d’État américain, avait soufflé l’idée de la Marche en question au roi Hassan II.

Aussitôt ce dernier réunit une poignée de fidèles dont André Packard, son architecte personnel à qui il confia la logistique. Il fit prêter serment sur le coran, aux marocains, de garder le silence sur ce qu’il allait leur révéler. A Packard, il fit :

-« Pour vous Packard, je n’ai pas de bible, je me contenterai donc de votre parole d’honneur ! ». Toujours l’omerta !

En quête de gloriole

Mohammed VI ferait donc du Hassan II, excluant les ministres du processus, réunissant un cabinet restreint et mandatant une entreprise étrangère pour lui souffler la solution, à charge pour l’armée, la gendarmerie, la police, le ministère de l’intérieur avec ses supplétifs pléthoriques, de l’appliquer y compris par la répression comme c’est de plus en plus le cas. Une version qui fait sens, pour qui connaît le contexte marocain et la propension de Mohammed VI à tirer une gloire personnelle du moindre événement : panier du ramadan, campagne des cartables, projets pompeux et fictifs, selfies…..

Dans un mémorandum de la CIA, daté du 6 septembre 1974 on pouvait lire :

-« Le roi espère que la campagne qu’il a lancée pour récupérer le Sahara espagnol, renforcera sa position et distraira l’opinion des problèmes économiques et sociaux que connaît son pays […]. Mais s’il échoue, les pressions internes seront telles qu’elles pourraient bien le faire chuter ».

L’histoire se répète à l’identique, quarante-cinq ans plus tard. Le régime marocain est en proie à une contestation tous azimuts. L’affairisme du roi et de sa famille sont dénoncés de toutes parts. Sa fortune personnelle est assimilée à de l’enrichissement illégal et au détournement des richesses du pays. L’affaire du Rif empoisonne les relations internationales avec ceux des pays qui ont accueilli et continuent de le faire des réfugiés rifains, fuyant la répression et la misère. Au Sahara occidental, la répression des indépendantistes aura produit le résultat inverse de celui escompté et la communauté internationale n’a toujours pas reconnu la souveraineté du Maroc sur cette province. La crise économique et la désertion des investisseurs étrangers mettent en péril une économie exsangue qui voit sa dette grossir de manière exponentielle.

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » écrivait Étienne de La Boétie. C’est bien parce qu’El Othmani est à genoux qu’il consent ainsi à se faire humilier et vider de toute substance. La décence aurait commandé qu’il démissionne. Ce serait mal le connaître lui qui a, comme ses prédécesseurs, goûté aux lambris de la monarchie et à ses avantages en monnaie sonnante et trébuchante et en nature. Moyennant quoi, l’homme fait mine d’ignorer les camouflets successifs qui lui sont infligés et le mépris ostensible dont il est l’objet.

On l’aura compris, les marocains ont depuis longtemps perdu tout espoir de voir des politiciens dignes de ce nom, représenter leurs intérêts. Mais ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ils ont le tort de se taire et de jouer ainsi un rôle dans la domination et la honte qu’ils subissent.

Par Salah Elayoubi
Le blog de Salah Elayoubi
Twitter@salah_elayoubi

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