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18 juil. 2020

Au Maroc, la revanche éternelle sur les journalistes indépendants

DR
Le 2 mars 2010, en préambule du sommet Maroc-UE des 6 et 7 mars 2010, à Grenade, Reporters Sans Frontières adressait un courrier au Président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, au Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso ainsi qu’au Président du gouvernement espagnol, en charge de la présidence tournante de l’Union européenne, José Luis Rodriguez Zapatero.

La lettre qui accablait le Maroc en raison de la dégradation sérieuse de la liberté de la presse, dressait un constat sans équivoque des exactions menées contre les organes de la presse indépendante, en raison de ce que RSF appelait les « lignes rouges ».

Jean-François Julliard, Secrétaire Général de l’Organisation, écrivait:

-« Multiplication des poursuites judiciaires, amendes exorbitantes, et condamnations de journalistes à des peines de prison ferme, la justice marocaine déploie tout un arsenal visant à intimider et à asphyxier financièrement la presse indépendante……… ».

Omar Radi ou James Bond

Le responsable citait plusieurs cas dont ceux de Rachid Mahamid, Mustapha Hayrane, Driss Chahtane, Taoufiq Bouachrine, Khalid Gueddar, Ali Anouzla et d’autres. Il ignorait que le pire restait à venir. Dix années ont passé depuis, sans incidence sur le comportement du Maroc dont on rappelle, au passage, qu’il possède depuis octobre 2008, le statut avancé d’associé de l’Union européenne. Pire encore, la lettre en question semble avoir produit l’effet inverse sur les ardeurs du Maroc à sévir contre les journalistes. Pourtant, en signant l’accord de partenariat avec l’UE, Rabat ne pouvait ignorer ses engagements à respecter les droits de l’homme. La Commission européenne ne fit, pour sa part, jamais grande publicité de cette interpellation, ni ne prit des dispositions pour inciter le régime à mettre fin à ses exactions. 

Depuis, le Mouvement du Vingt-Février, les Hiraks de Jerrada et du Rif sont passés par-là et la monarchie qui avait, un temps, feint de s’amender sous la pression de la rue, a pris sa revanche sur les journalistes qui avaient pris fait et cause pour les revendications populaires ou qui avaient simplement couvert les événements de près.

D’autres noms sont alors venus s’ajouter à ceux égrenés à l’époque par Jean-François Julliard. Dernière victime en date, Omar Radi, accusé dernièrement d’intelligence avec le MI6 britannique. Une charge grotesque, tout comme le furent celles imputées à Ali Anouzla, Hamid El Mahdaoui, Hajar Raissouni et Souleiman Raissouni.

L’accusation est, en effet, d’autant plus absurde que le Maroc est un allié du camp occidental dont font partie les Iles britanniques et leur Secret Intelligence Service (SIS). On imagine mal Omar Radi en gabardine et feutre mou, tapi dans la pénombre et jouant « 007 au pied des Oudayas ».

Bras de fer avec Amnesty

Comme à son habitude, le Maroc s’est offusqué qu’Amnesty International dénonce l’espionnage du téléphone d’Omar Radi, au moyen du logiciel israélien Pegasus. Pour qui connait l’Organisation, on peut raisonnablement prendre pour argent comptant ce qu’elle avance, celle-ci ayant pour habitude de vérifier ses sources et de toujours argumenter, preuves à l’appui. Amnesty a toujours dénoncé, à bon escient, les exactions commises par le Maroc. Ce dernier a toujours commencé par nier catégoriquement les faits, avant de finir par les reconnaître, comme ce fut le cas pour la séquestration, dix-neuf ans durant, de la famille du général Oufkir.

De tout temps, le régime qui goûte très peu la contradiction, a espionné ses dissidents et ses journalistes. Il ne fait aucun doute qu’il persiste à le faire encore aujourd’hui. Seuls les moyens ont changé. La science a remisé au placard filatures, planques, caméras et micros. Devenus intelligents, les téléphones sont des armes redoutables dont on déclenche à distance micros et caméras et qui s’infiltrent jusque dans les espaces de vie les plus intimes. Souvenons-nous de ces images du lundi 17 septembre 2012, lorsqu’Ali Lmrabet surprenait, en flagrant délit, des barbouzes sur la terrasse de ses voisins directs. Tentaient-ils d’installer des caméras, de mettre en place un système électronique de surveillance, d’initier un poste de guet ? Toujours est-il que la vidéo mise en ligne par le journaliste avait déclenché l’hilarité générale dans les réseaux sociaux et couvert de ridicule les apprentis espions.

On comprend un peu mieux l’acharnement du Maroc sur Omar Radi, auteur de plusieurs investigations sur les carrières de sable, les terrains accordées aux « élites » proches du régime ou encore la complicité entre les milieux financiers et le pouvoir. L’homme qui avait également couvert les manifestations dans le Rif, au plus près, avait été condamné à quatre mois de prison avec sursis, pour avoir critiqué en avril 2019, le verdict infligé aux activistes de la région. Enfin, il était apparu mettant en cause les compétences de Mohammed VI, dans une vidéo de l’association culturelle « Racines » et dont la justice a prononcé, en appel, la dissolution, en avril 2019. 

Tout ceci explique sans doute tout cela.

La carotte et le bâton

Si Omar Radi en est aujourd’hui à sa sixième convocation à la Brigade de Police Judiciaire, il n’en demeure pas moins qu’il est également aux prises avec des adversaires inattendus : des journalistes qui salissent sa réputation en colportant la version officielle de l’espion de Sa Majesté britannique. Etrangement, parmi ces pourfendeurs, on trouve un certain Driss Chahtane, du journal«Al-Michaal », celui-là même que défendait le 2 mars 2010, Reporters Sans Frontières, après que la justice l’a condamné à un an de prison ferme, pour un article sur la santé du roi. 

Un retournement de vestes qui trouve son explication dans la générosité du makhzen envers tous ceux qui acceptent leur assujettissement inconditionnel. En récompense de ses bons et loyaux services, le journal de Driss Chahtane, « Chouf TV », s’est vu récompenser d’un chèque express, en guise de subvention Covid-19, au moment même où tant de marocains sont au bord de la misère en raison de la crise économique due à la pandémie et le confinement.

Omar Radi est un journaliste et seulement un journaliste. Ni espion, ni traître. Ni acheté, ni vendu. Ni James, ni Bond. Il est l’honneur de son métier et la fierté de ses compatriotes. Chaque fois que le Makhzen compte réduire au silence ses contradicteurs, il met en exergue la patrie et ses valeurs sacrées. Méthode éculée chez les despotes. Et puisque il est ici question de trahison, la plus grande des félonies est bien celle menée par le régime contre les libertés.

Par Salah Elayoubi
Le blog de Salah Elayoubi
Twitter: @salah_elayoubi

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