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12 juil. 2020

Dans les abysses de Mohamed Choukri


L'univers de Mohamed Choukri (1935-2003) est sombre, dur et violent. Il n'est pas le résultat d'un regard pessimiste, spéculatif et intellectuel sur la réalité, mais d'une immersion dans les territoires les plus misérables de la société marocaine de son temps.

Les lecteurs du Pain Nu (1973), le roman autobiographique que son ami Paul Bowles a traduit en anglais et ainsi promu dans le monde entier, reconnaîtront dans les quatorze récits de La Jaima la même crudité et la même horreur des pages que l'écrivain a consacrées à son enfance et à sa jeunesse douloureuses.

Né près de Melilla, dans le Rif - alors un protectorat espagnol - Choukri a passé une enfance de merde, maltraité par son père - qui a assassiné un frère - jusqu'à ce qu'il s'enfuie pour devenir un enfant des rues, de la viande de prison et analphabète jusqu'à l'âge de vingt ans. Après son transfert à Tanger, son dévouement inhabituel à la littérature et son amitié arriveront, outre le Bowles précités, avec Tennessee Williams et Jean Genet, hôtes de la ville des enfers et des plaisirs, et auxquels il dédiera des récits commémoratifs.

Le Cabaret Voltaire, qui publiait l'essentiel de l'œuvre de Choukri - neuf titres à ce jour - vient de publier, avec une traduction de l'arabe par Rajae Boumediane El Metni, de La Jaima, un de ses recueils de contes, écrit entre 1967 et 1998.

"Je me suis senti comme un d'entre eux", dit le narrateur de ce récit qui donne son titre au livre lorsque des voleurs tentent de le voler. Choukri s'identifie aux marginaux et aux exclus : aux prostituées, aux criminels, aux ivrognes, aux pauvres, aux mendiants et aux enfants vagabonds qui peuplent ses récits de nostalgie, de maladresse, de saleté, d'échec et de bestialité sexuelle - les hommes sont des taureaux ; les femmes, des vaches, répète-t-il - ; d'alcool qui bouleverse et renverse l'euphorie des passagers, de violence, de maltraitance et d'agressivité. Un personnage dit : "Nous, les pauvres, nous trouvons facile de nous entretuer". C'est ce que nous avons, dans la sordidité des ruelles, des places, des cafés, des bordels, des maisons ou des cabarets, où toute joie est une fleur d'une minute.

Il n'y a pas de moralisme, ni de désir de dénoncer ou de réparer, bien qu'il soit évident que la Jaima dessine un paysage social atroce. Malgré des moments d'exaltation, lorsqu'il semble qu'un bonheur improbable ou une tendresse salvatrice puisse être touché (et soit touché) avec les doigts, un sentiment de désespoir, de fatalité, un existentialisme -comme Camus et l'Etrager- qui n'est pas une conséquence de la délibération mais de l'expérience répétée du malheur. Sans aucun horizon de progrès. Au contraire : "la vie n'est que cela, se sentir froid et chaud jusqu'à ce que la peste et le déluge arrivent".

Interdit depuis des décennies - avant sa réhabilitation tardive - par les autorités marocaines et menacé par les islamistes - il constate les tensions coercitives et répressives de la religion à La Telaraña - Choukri ne convient pas aux sensibilités délicates, mais aux palais littéraires bons et aguerris, capables d'apprécier la valeur de son style direct, de la poésie sombre, aussi immédiate et peu attrayante que la réalité dans laquelle l'écrivain se plonge pour envelopper le lecteur avec elle -et avec ses odeurs, ses goûts et ses fluides-.

Amoureux de la culture espagnole, traducteur en arabe de Lorca, Machado, Bécquer et Aleixandre, il est curieux de constater que l'un des rares passages lumineux de La Jaima est le long paragraphe dans lequel, dans le récit intitulé Les trois bouches, le narrateur pense aux "merveilles de l'Espagne", les évoque et les énumère tandis qu'une danseuse interprète un fandango gitan.

Le récit intitulé L'impossible commence ainsi : "Il existe un trou par lequel on peut entrer progressivement dans l'existence jusqu'à atteindre l'abîme du néant absolu. C'est ce que disait Ismaël".

Il disait Ismaël... et cela semble dire ou signifier Mohamed Choukri, car les personnages de ses textes sont soit des funambules qui marchent sur la corde raide au-dessus de l'abîme, soit des habitants du plus profond de celui-ci.

Par Manuel Hidalgo
Lire l'article original en espagnol sur El Cultural

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