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12 juil. 2020

Fat'ima n Mubeh'rur (1910 - 2012), la conteuse des "Merveilles du Rif"

DR
Culture. Les Merveilles du Rif, un recueil de contes berbères du Rif collectés par Mohamed El Ayoubi, chez les Ayt Weryaghel dans le Rif central entre 1990 et 1997, auprès de Fat'ima n Mubeh'rur, une conteuse rifaine. Une présentation de la biographie de la conteuse rédigée par l'auteur.

Le nom complet de notre conteuse est Fat'ima n C3ayeb n 3mar n Tt'iyeb, connue par Fat'ima n Mubeh'rur. C’est un personnage merveilleux pour qui j’ai beaucoup d’admiration. En été 1997, lorsque je lui ai demandé de me raconter l’histoire de sa vie, elle n’a pas hésité un instant.

Née en 1910 à Ayt H'difa, dans la région des Ayt Weryaghel (province d’Al Hoceima), le pays de son père. Quant à sa mère, elle est originaire des Ayt 3ziz près de Tamasint. Elle était encore toute petite quand ses parents se séparèrent à cause des conflits qui opposèrent son père à sa belle-famille en Ayt 3ziz. A cette époque (1910-1921) le Rif vivait des conflits tribaux (Le3dawat)[1]. Leur maison paternelle à Ayt ëdifa fut brûlée, à cause d’une histoire de vengeance. Elle quitta son village en compagnie de son père pour émigrer chez les Ayt Yett'eft :

« Je me souviens des temps des conflits tribaux (Arrifublik)[2], les gens s’entre-tuaient. Nos ennemis ont brûlé notre maison à Ayt H'difa. Nous étions obligés de quitter notre pays pour nous installer chez les Ayt Yett'eft ».

Elle se souvient de la pénétration européenne au début du XXe siècle (1910-1926) et de l’opposition farouche menée par la population des Ayt Weryaghel contre les forces coloniales françaises et espagnoles. Son père a été porté disparu dans l’une des attaques menées par la guérilla rifaine. Mme Mubeírur témoigne de cette époque :

« J’étais encore toute petite quand mon père rejoignit les troupes de la guérilla dans un endroit qui s’appelait Bdi²a en compagnie de mon oncle Mohamed que je surnommais xaöri ¢iwec. Ce dernier est revenu, quant à mon père, il y est resté. Je suis allée chez lui, pour me renseigner sur le sort de mon père. Je lui ai demandé : « Mon oncle Tciwec ! Où avez-vous laissé mon père ? » Il me répondit : « Ma chère fille, ton père est allé faire les vendanges »
Mon père, depuis, je ne l’ai jamais revu ! »

Orpheline, elle quitta Ayt Yett'eft en compagnie de son oncle Tciwec pour s’installer à Tamasint, auprès de sa mère. La relation entre Mme Mubeh'rur et son oncle Tciwec, la source de ses contes, était très affectueuse. C’est à Tamasint que Mme Mubeh'rur passa son enfance et une partie de sa jeunesse. Sous ses yeux elle voyait passer les prisonniers d’Abdelkrim[3]:

« Les prisonniers de Mmis n Ssi 3ebdekrim passaient par là où j’habitais (Tamasint) et se dirigeaient vers un endroit qui s’appelait Tah'ratc. La vie est la même que se soit pour un musulman ou pour un chrétien. Ils étaient bien traités, ils leur donnaient un peu de caroube dans des paniers. Je me souviens également de son départ en exil (1926), et de la pénétration coloniale dans notre pays ».

Fa‚ima n Mubeh'rur, l’unique fille de ses parents mena une vie difficile. Elle n’a pas dû connaître son père. Après que sa mère fût remariée par son oncle, elle la suivit à Ayt MH'end Uyeh'ya. Très jeune, elle épousa un homme originaire de Swani. Ce dernier mourut quelque mois après le mariage. Elle retourna auprès de sa mère chez les Ayt Mh'end Uyeh'ya. Elle fut remariée à un Weryaghli de Sidi Buxiyyar, où elle passa des moments difficiles avec sa belle-famille. Elle émigra en compagnie de son mari et de ses deux fils Mohamed et Ali vers le Gharb[4]. Restée veuve avec deux enfants dans une région arabophone, elle quitta la ferme où travaillait son défunt mari pour essayer de trouver de l’aide auprès des autorités d’Azila. Elle se présenta devant un responsable local (lmuraqib) pour lui demander une aide au logement :

« Je me suis présentée dans son bureau, il avait un interprète qui lui traduisait en arabe marocain ce que je disais en tamazight[5] :
« Iwa a Lalla daba nredd 3lik ! » (Je te donnerai ma réponse après !), me répondit-il. À ce jour, j’attends toujours sa réponse !... »

Elle s’installa avec ses deux fils à Larache dans un foyer. Elle vit avec les quelques francs que lui rapportait la vente du bois :

« Le matin à l’aube, je sortais ramasser du bois, je le vendais à sept-huit francs (rba3at). Cela me permettait de nourrir mes enfants et de faire des économies en mettant un peu d’argent de côté. Après un autre séjour à Beni Hassan, Grâce à Dieu le miséricordieux, j’ai retrouvé en fin mon village Aghzar H'emza, la terre de mon défunt mari où je me suis installée pour m’occuper de l’éducation de mes enfants !... »

A travers sa propre histoire, l’histoire d’une simple femme rifaine, notre conteuse nous amène à comprendre la situation politique et socioculturelle de la région des Ayt Weryaghel pendant plus d’un siècle (Arrifublik ou Le3dawat, la pénétration coloniale, Abdelkrim, la famine, Iqebbaren, etc.). Ces événements ont fortement marqué l’histoire de cette région au moment où le Rif attirait l’attention du monde entier. Mme Mubeírur nous résume l’histoire de sa vie émouvante et celle de sa région en la commentant :

« J’ai 87 ans, je vous raconte ma vie et les événements historiques dont je suis témoin. J’ai une très bonne mémoire. Je me souviens de la pénétration coloniale, de la fuite qu’on avait prise, d’Abdelkrim et de son exil (1926), je me souviens des bombardements d’avions (Iqebbaren 1958-1959)... J’ai une grande histoire. J’ai vécu dans des périodes très difficiles. L’enfer, je l’ai vécu sur terre, si un autre enfer existe, qu’il soit le bienvenu ! Je peux dire que dans ma vie j’ai connu l’enfer et que j’y ai vécu et Dieu merci ! C’est ça l’histoire de ma vie et ce que j’ai vécu. Et Dieu accomplit sa volonté ».

Par Mohamed Ayoubi
Extrait: Les Merveilles du Rif

Notes:
[1] Terme emprunté à l’arabe, il désigne l’époque des vendettas. C’est Abdelkrim qui mit fin à cette anarchie et ses vengeances en interdisant la portée des armes, sauf s’il s’agissait de combattre les envahisseurs français et espagnols et fit démolir toutes les petites tours (Icebrawen) construites aux alentours des maisons, où les hommes se plaçaient pour tirer sur leurs ennemies.

[2] Arrifublik est l’équivalent de « Siba » qui désigne « l’anarchie tribale » et qui est l’opposé de « Lmekhzen ». Historiquement c’est la période antérieure à 1921. Voir D.M. Hart : De Ripublik à République : les institutions sociopolitiques rifaines et les réformes d’Abdelkrim, in Abdelkrim et la République du Rif, Paris, 1976, 33-45.

[3] Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi (Ajdir, 1882-Le Caire, 1963), connu chez les Rifains par Mmis n Ssi Aebdekrim ou par son nom de guerre Mulay Muh'end, fils d’un cadi de la plus puissante tribu du Rif central, les Ayt Weryaghel, instaura en 1923 La République du Rif.

[4] Plaine du Nord-Ouest du Maroc, en bordure de l’Atlantique, traversée par l’oued Sebou. Ancienne zone de marécages, connue par son sol riche. Ses villes principales sont Kénitra, Ksar el Kébir, Larache, Azila et Sidi Kacem.

[5] A cette époque, les Rifains qui émigraient au Gharb avaient beaucoup de difficultés pour maîtriser l’arabe marocain. C’est le cas de notre conteuse monolingue Fat'ima n Mubeh'rur.

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