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13 juil. 2020

Identité de la marge. Approche anthropologique du Rif - Khalid Mouna

Entre fantasmes et stéréotypes, de nombreux écrits académiques et journalistiques véhiculent une image négative du Rif. Pourquoi apparaît-il comme une région isolée, hostile, fermée sur elle-même ? Ce livre questionne ces stéréotypes au travers d’une perspective historique et anthropologique et remet ainsi en cause la division bled siba (dissidence) et bled Makhzen. Il dévoile ainsi les limites des approches anthropologiques fondées sur les notions d’anarchie, d’homme d’honneur ou encore d’homme de baraka. Cette double perspective analyse les événements qui ont secoué la région sur le plan politique : la révolte de 1958-59 ; celle de 1984 et, enfin, le Hirak de 2016-2017 suite à la mort de Mohssine Fikri.

Le livre nous permet également de mieux saisir les transformations qu’a connues le Rif sur le plan économique avec la culture du cannabis et explore ainsi comment cette région est devenue le terrain où se joue la question politique au Maroc, et cela depuis l’indépendance en 1956. Le Rif est le symbole d’une contestation contre l’injustice sociale et économique ; il s’est construit comme l’espace qui cristallise les rapports complexes entre le centre et la marge. 

Cet ouvrage montre en quoi le contexte historique, politique et économique participe à la formation d’une identité de la marge.

Chapitre I: Le Rif et la théorie du bled siba

Le choix de commencer cet ouvrage par un chapitre sur le bled siba et les formes d’opposition avec le bled du Makhzen s’avère primordial. Le Rif a toujours figuré comme l’archétype du bled siba, que ce soit dans les écrits de la période coloniale ou ceux de la période postcoloniale ; c’est un espace perçu comme tribal qui rejette la soumission au pouvoir central. La difficulté géographique du Rif et de son paysage accidenté jouent un rôle dans cette image qu’on lui attribue. Cette vision, répandue également dans l’imaginaire social, assimile le Rif et les Rifains à une population rude et fermée ; en effet le Rifain est réputé au Maroc pour être kasah/dur, voire intraitable. Cette image sur le Rif et les Rifains est à la fois historique, politique et économique. La politique du Makhzen a toujours été commandée par l’existence d’un bled Makhzen et d’un bled siba nous dit Terrasse (1949). Cette phrase résume la politique française lors du protectorat qui a renforcé « l’idée de bled siba et bled Makhzen à partir des oppositions qui existent entre les intérêts du centre et de la marge » (Burke II 2013 : 39).

Chapitre II: De l’anarchie vers l’honneur et la baraka

L’anthropologie postcoloniale du Maghreb hérite des symptômes de la période coloniale. Les travaux de Montagne sur l’anarchie montrent que l’ordre social est maintenu essentiellement par l’institutionnalisation de l’antagonisme entre les groupes tribaux, qui vivent dans un état de conflit permanent, et non par le pouvoir central. Montagne présente le système politique des communautés berbères, notamment celles de l’Atlas, comme étant caractérisé par deux formes d’anarchie organisée, la « républicaine » et la « tyrannique », puis applique ses conclusions aux Berbères du Rif. L’anthropologie postcoloniale est restée fidèle aux oppositions structurelles, au sens fonctionnaliste pour Jamous qui oppose homme d’honneur et homme de baraka, et au sens d’une anarchie dominant la vie sociale des Rifains pour Hart. Pour ce dernier, la thèse de l’anarchie est l’alpha et l’oméga de la vie politique du Maroc en général, et des Rifains en particulier. L’analyse de la dimension politique dans le Rif se heurte au savoir existant et à sa valeur heuristique. Comment peut-on donc réactualiser ce savoir afin de dépasser les perspectives fonctionnalistes et structuralistes sur le Rif ?

Chapitre III: La marge et le centre, un rapport complexe

Comment le Rif a-t-il vécu la transformation coloniale et postcoloniale ? Sans doute la colonisation a-t-elle laissé des traces dans la nouvelle formation sociale et politique du Rif et l’État postcolonial a perpétué le lien avec le Rif ? L’étude de la marge montre comment « des lieux et territoires de montagnes sont faits en situation, au quotidien ou dans le temps long, par les personnes qui les habitent ou les fréquentent, avec, contre ou sans les représentations officielles et les plus légitimes » (Mulet 2018 :16). Nous allons focaliser ici sur la notion de la marge, sur la politique consacrée au Rif. Les sciences sociales ont déployé depuis longtemps des approches ambivalentes vis-à-vis des marges et de la marginalité. L’anthropologie a eu tendance à centrer ses études sur des objets culturellement dominants, démarche dans laquelle la marginalité est perçue par opposition à la centralité. Les textes sur la marge restent peu nombreux dans l’analyse anthropologique. Deux tendances ont dominé la recherche sur la marginalité. La première tendance s’est centrée sur des objets marginaux (Corin 1986), voire sur certains groupes qui représentent un danger pour la société. La deuxième tendance s’est focalisée sur « des phénomènes structuralement marginaux comme les rituels de l’inversion. 

Chapitre IVLe cannabis, processus d’inversion des normes

L’émergence de l’économie du cannabis dans le Rif constitue un moment historique clé de la transformation de ce que les acteurs nomment le bled du kif. Les grandes phases de transition de cette économie commencent avec l’entrée du capitalisme sous sa version coloniale au Maroc. Il est difficile d’établir ou de dresser un tableau concret de l’économie marocaine avant le colonialisme ; cependant, les écrits de l’historiographie de l’époque s’accordent tous sur la fragilité de cette économie. C’est à partir de 1860, avec la pénétration des capitaux étrangers, que les premiers changements ont commencé à apparaître. Trois variables sont à prendre en considération. Premièrement, l’entrée massive des produits et des capitaux étrangers (Burke III 2013) dans les marchés marocains. La deuxième réside dans les efforts de modernisation entamée notamment par le sultan Hassan I (Ibid.), ce qui a influencé les anciennes structures administratives du pays, notamment par les nouvelles impositions sur les paysans. Enfin la pénétration coloniale, notamment française et espagnole, à partir de la fin du 19e siècle. Ces trois étapes vont jouer un rôle important dans la formation du premier noyau de marché du cannabis.

Chapitre V: Légaliser le kif. Un enjeu politique et économique

Les stratégies identitaires que mobilise le bled du kif pour être un espace notoire de production sont donc à la fois offensives et défensives. Ces stratégies ne peuvent être isolées de leur contexte historique, de l’espace de contestation et de la culture du kif. Trois éléments nous permettent de considérer les raisons pour lesquelles la culture du cannabis est une activité déviante : premièrement, il existe une norme juridique qui interdit la culture et le commerce du kif (dahir de 1954) ; deuxièmement, les cultivateurs du cannabis et les intermédiaires transgressent cette loi ; enfin, le processus de stigmatisation et d’auto-stigmatisation est caractérisé par l’appellation de bled du kif. Or, ce fonctionnement transgresse des limites imposées par le pouvoir. Les jeunes du bled du kif mettent le pouvoir dans un état de désordre pour faire reconnaître un ordre différent, basé sur la reconnaissance de la marge et de la particularité de leur territoire. La contestation politique et la revendication identitaire des cultivateurs du kif constituent une transgression des normes du contrôle social et politique. Contrairement aux anciens qui ont connu la culture du kif et sa transformation en haschich vers la fin des années 1960 et qui ont adopté une position de soumission face au pouvoir, les jeunes du bled du kif, en revanche, tiennent un discours qui inverse le cycle...

Chapitre VI: Le Hirak du Rif

Le mouvement de contestation est né suite à la mort du poissonnier Mohcine Fikri le 28 octobre 2016, broyé par une benne à ordures. Le mouvement qui s’est déclenché à Al Hoceima pour lutter contre la hogra et pour revendiquer la dignité a rapidement été associé à des figures qui vont devenir emblématiques du Hirak du Rif. Le soir même de la mort tragique de Fikri, les premiers noyaux durs du Hirak vont se mobiliser. Le mouvement Hirak va remettre en cause les anciennes figures politiques de la gauche dans le Rif ; elle va en effet mettre en difficulté les formes d’alliance avec le pouvoir central, notamment le PAM (Parti Authenticité et Modernité).

Dans ce contexte agité, un militant rifain apparaît, il s’agit de Zafzafi, que l’on voit d’ailleurs dans une des vidéos mise en ligne le jour de la mort de Fikri. Sans antécédent d’appartenance politique, il n’est pas un militant très connu de la scène locale. Il va mobiliser l’histoire de sa famille : son père est un ancien militant de l’USFP (Union Nationale des Forces Populaires/parti de gauche), son grand-père fut ministre de l’intérieur dans le gouvernement d’Abdelkrim Khattabi55 et son oncle fut un des membres de la révolte de 1958-59. Lors de sa première prise de parole, la veille de la mort de Fikri, il réagit contre la hogra du Makhzen.

Résumé

En 2012, l’équipe de football de Tétouan a gagné pour la première fois le championnat Botola Pro, le match l’opposait au FUS (Union Sport de Rabat), au stade Moulay Abdellah de la capitale. Le FUS ne jouait pas contre l’équipe d’une ville, mais contre celle d’une région : les médias parlaient alors d’un match du FUS contre le nord du Maroc, et des supporters de toutes les villes du Nord/Rif s’étaient déplacés pour suivre le match. Dans le stade, les symboles de Jbala et des Rifains étaient affichés : chachiya (chapeaux jabli), mandil (drap multicolore) et signes amazighes. Une fois le match fini, les spectateurs ont commencé à chanter : jabliya rifiya o machi’robiya. Autrement dit, la Botola est gagnée par des Jbala et des Rifains et non par des ’robiya, en référence à l’appellation que l’on donne aux campagnards du centre. C’est la marge qui s’impose au centre à travers un match de football ; gagner contre l’équipe de la capitale, ce n’est pas uniquement la victoire d’une équipe mais bien celle d’une région. L’identification par la catégorisation Jabli et Rifi rend visible l’appartenance d’une part importante de la population au même espace. Ce match de football résume selon nous la fragilité de la séparation entre le centre et la marge. Il montre la dynamique complexe qui les relie tous deux, mais révèle surtout la complexité de la construction de la marge. 

La présentation du livre de Khalid Mouna : Identité de la marge. Approche anthropologique du Rif

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