Les derniers articles

Post Top Ad

Your Ad Spot

24 juil. 2020

Les bijoux, représentants de la culture amazighe

DR
Les bijoux sont des éléments fondamentaux de la culture berbère qui permettent de mieux connaître les caractéristiques culturelles et sociales des amazighs. 

Le plus grand représentant de la culture berbère, le bijou, est un élément qui permet de mieux connaître les caractéristiques culturelles, anthropologiques et sociales des amazighs. Le bijou berbère dépasse amplement sa valeur purement esthétique et permet de découvrir le contexte géographique, les rituels et les liens sociaux, les croyances et la relation entre symbolisme et nature et, finalement, la relevance de la femme, principale porteuse de ce précieux patrimoine, dans le monde amazigh.

Amazigh signifie « homme libre », « noble ». C'est le nom à travers lequel nous connaissons l'un des groupes ethniques plus populeux du nord de l'Afrique et auquel l'historiographie se réfère comme berbères. Actuellement, les groupes amazighs plus grands se trouvent au Maroc et en Algérie. Au Maroc l'on recense près de 12 millions (Rif, Moyen Atlas, Haut Atlas, Antiatlas et Sous), alors qu'en Algérie ils sont plus de six millions (surtout en Kabylie, en Aurès et au M’zab). Les touaregs constituent un second grand groupe berbère avec près d'un million de personnes qui habitent différents pays de la zone saharo-sahélienne (Niger, Mali, Algérie, Burkina et Nigeria). Le reste de la population amazigh, quelques centaines de milliers de personnes, se trouve en Tunisie (l'île de Djerba et la région de Matmata- Tataouine), en Libye (entre le Djebel Néfoussa et l'oasis de Ghadamès) et en Egypte (oasis de Siwa). 

Le monde amazigh est riche et complexe. La représentation naturelle et symbolique s'exprime dans la céramique, les tapis et les tentures, le tatouage au henné et, aussi, la joaillerie. La plupart des décorations florales, végétales, géométriques ou animales ont une fonction protectrice. Dans la joaillerie berbère, le fait que la fonction soit tout aussi importante que la valeur esthétique et symbolique, est un facteur exprimé et connu tant par les hommes que par les femmes.

Ce savoir qui, en apparence et en ce qui concerne la joaillerie, repose aux mains des hommes – car ce sont eux qui travaillent ce genre d'artisanat – est un savoir partagé par les femmes puisqu'elles élaborent la plupart des objets quotidiens (céramique, tapis, tentures) et qu'elles y recréent les mêmes représentations symboliques. Les joailliers combinent l'esthétique de leurs dessins avec le monde de la représentation et des croyances. Cette confluence entre hommes et femmes dans le monde symbolique s'exprime aussi, dans un sens plus large, dans le monde quotidien des amazighs. 

Bijoux, richesse des femmes

Les bijoux sont toujours propriété des femmes et ils s'héritent de mère en fille. Les femmes amazighes les reçoivent des mains des époux ou des beaux-pères lorsqu'elles se marient. Il s'agit d'une coutume établie depuis l'islamisation de la zone : sans dot, pas de mariage. Ces bijoux représentent pour elles l'indépendance économique au cas où surgiraient des problèmes ou des désaccords avec leur mari. La quantité et la qualité des bijoux varient selon le pacte familial et, surtout, selon le statut de la famille des époux. Ainsi, un homme qui veut épouser une femme appartenant à une famille ayant beaucoup de ressources devra apporter une dot très élevée en bijoux et, si besoin est, aussi avec de l'argent ou des épices. Dans le cas contraire, la femme recevrait alors un moindre nombre de bijoux d'une qualité inférieure. 

La plupart des femmes berbères ne portent les bijoux que lors des événements familiaux ou festifs. Cependant, encore aujourd'hui, dans certains lieux du monde rural, les femmes réalisent leurs activités quotidiennes sans se séparer de leurs bracelets, leurs colliers et leurs bijoux de fête, c'est un fait curieux car, parfois, elles sont parées avec de merveilleux bijoux émaillés et avec d'énormes pierres d'ambre. 

Les bijoux, ainsi que les vêtements, identifient les membres d'une même tribu, de telle façon que les matériaux et les décorations indiquent aussi bien l'origine que l'appartenance. Ainsi, il est facile de déterminer l'origine tribale et géographique des femmes qui les portent.

Des jardins secrets. La nature imaginée

Une grande partie des formes et des motifs décoratifs utilisés en joaillerie présentent beaucoup de similitudes malgré la distance et la diversité géographique des différents groupes amazighs (montagnes, plaines, oasis, déserts, villes). En premier lieu, car certains Une grande partie des formes et des motifs décoratifs utilisés en joaillerie présentent beaucoup de similitudes malgré la distance et la diversité géographique des différents groupes amazighs (montagnes, plaines, oasis, déserts, villes). En premier lieu, car certains motifs végétaux et géométriques utilisés sont conservés et recréés à partir de leur contexte réel ou utopique. Cette perspective, qui inclue la nature imaginée, explique les décorations florales que l'on pourrait difficilement trouver dans leur contexte géographique (surtout parmi ceux qui habitent les zones les plus désertiques). 

En second lieu, car certaines décorations employées se sont inspirées de l'écriture libicoberbère, le tifinagh : les lignes perpendiculaires, les points et, aussi, les triangles. Le graphisme a inspiré de nombreuses décorations amazighes. 

Les significations des symbolismes et des représentations florales, animales et géométriques sont très variées. En ce qui concerne les motifs animaux, les plus fréquents sont l'oiseau, la tortue, le serpent, le lézard et le poisson. L'oiseau rappelle la nature, c'est le messager qui porte les bonnes nouvelles et amène fécondité et richesse. Les tortues éloignent la mauvaise fortune et sont symbole de fécondité. Le serpent protège les céréales et préserve les sources d'eau. Le lézard éloigne les maladies et conjure le mauvais sort. Les poissons garantissent la fertilité de la femme. 

La main, la lampe à huile, la croix, le disque, la roue, la dague et le fusil, des motifs chargés de pouvoirs magiques et guerriers, présentent aussi un symbolisme important. Par exemple, les croix repoussent les regards envieux et les dispersent aux quatre vents. Le disque, le cercle et la roue renvoient aux anciens rites solaires et lunaires des berbères. De ce fait, le cercle inachevé des boucles d'oreilles touaregs symbolise le parcours cyclique des nomades et la période intermédiaire qui annonce le nouveau départ. La dague et le fusil se réfèrent à la défense contre les ennemis.

Certains éléments décoratifs dérivent du répertoire juif : étoile de David, chandeliers, ainsi que quelques compositions géométriques. Il ne faut pas oublier que beaucoup de joailliers, aussi bien marocains que tunisiens, provenaient de familles juives originaires d'Espagne qui s'installèrent au nord de l'Afrique en raison de l'expulsion de 1492. 

Dans cette région, l'islam se manifeste de deux façons différentes : un islam officiel ou scripturaire, basé sur le Coran et les mosquées, coexiste avec un islam informel ou populaire, visible à travers la pérégrination à la tombe d'un saint (moussem) et le culte des saints. Tout deux sont présents aussi bien en milieu urbain que rural. Parallèlement à l'introduction de l'islam dans la vie quotidienne des berbères, certaines pratiques ont surpassé cette expression monothéiste pour se submerger dans le monde des croyances. Nombreuses sont les femmes qui utilisent des amulettes pour se protéger, elles, leurs familles et leurs enfants. Cette pratique démontre la symbiose qui se produit dans la vie ordinaire de beaucoup d'amazighs. L'expression du sentiment religieux et de la foi se perçoit, d'un côté, dans l'existence de nombreux petits porte-corans qui s'incluent dans des fibules et des colliers, et qui nous parlent de la foi musulmane.  De l'autre,  les bijoux sont pleins d'amulettes en tout genre avec une quantité de formes et de représentations qui dévoilent un credo, mélange de convictions. Et c'est que l'islamisation du nord de l'Afrique n'impliquait pas toujours la disparition des croyances et des rites antérieurs à la venue des arabes. Beaucoup de bijoux protègent des maladies ou conservent l'amour du mari. De ce fait, à travers leurs décorations et leurs motifs centraux, les bijoux évoquent les croyances des berbères que l'islamisation ne put effacer. La main de Fatima est une amulette utilisée aussi bien par les arabes que par les berbères, dont l'origine est controversée. On l'identifie comme « main », dans le sens du symbole de protection, l'instrument qui matérialise les idées avec son activité et qui représente l'autorité et la domination ; et comme le nombre « cinq », puisqu'elle se caractérise par être toujours constituée des cinq doigts de la main. Le « cinq » est une représentation symbolique du corps humain, un symbole de l'univers avec deux axes qui passent par le même centre et un symbole d'ordre et de perfection qui, en définitive, réunit les cinq sens, les cinq formes sensibles de la matière.

Entre tradition et modernité

La joaillerie berbère présente une certaine homogénéité quand aux matériaux et techniques utilisés dans tous les contextes géographiques. L'on distingue l'usage de l'argent (parfois doré artificiellement), le corail et l'ambre. Ces trois matériaux sont considérés bienfaiteurs et protecteurs. L'on pourrait aussi mentionner l'usage exceptionnel du cuivre et du laiton (par exemple au Maroc) et la substitution progressive des pierres semi-précieuses comme les cornalines touaregs de couleur rouge par des verres de couleurs (de ce fait, certains groupes les ont toujours employés dans leurs décorations). 

Quand à l'usage de l'or, c'est un métal que les arabes ont utilisé de façon généralisée contrairement aux berbères. Cependant, certains groupes amazighs très localisés ont recréé en or certaines pièces qui ont toujours été exécutées en argent dans d'autres régions. Cet usage est localisé en des lieux comme la Petite Kabylie et le M’zab algériens, l'île de Djerba en Tunisie et certains endroits de Libye, comme l'oasis de Ghadamès. Probablement, l'existence de ces bijoux en or dans ces zones soit due au contrôle des routes des caravanes qui traversaient depuis Tombouctou jusqu'à Tamanrasset et arrivaient au nord de l'Algérie et de la Tunisie en passant par Ghardaïa (capitale du M’zab) et la région de l'Aurès, par les groupes amazighs. Il s'agit de l'une des routes que suivait traditionnellement l'or du Sahel pour arriver en Méditerranée. 

Quand aux techniques utilisées par les joailliers, l'on devrait souligner : le découpage de lames fines, le moule (fonte à la cire perdue inclue), le filigrane, les émaux cloisonnés, le niellure, la ciselure et repoussage, le craquelage des planches et l'incrustation. 

Depuis la moitié du siècle dernier, certains changements ont commencé à se produire non seulement en ce qui concerne les matériaux mais aussi le dessin des modèles traditionnels. D'un côté, la difficulté et le coût de matériaux habituels (argent, ambre et corail) ont introduit l'utilisation d'alliages de basse qualité et la substitution des pierres semi-précieuses par des verres de couleurs et même des matériaux plastiques. De plus, l'argent a perdu peu à peu de sa valeur face à l'or. Certaines familles établies dans des milieux urbains ont commencé à ajouter des pièces en or dans les colliers et les fibules. L'on a même fondu l'argent des bijoux anciens pour créer de nouvelles pièces ou des ajouts d'un genre plus innovateur sur des modèles traditionnels, ce qui annonce un changement dans la demande clairement influencée par les modes arabes. Il faut ajouter à tout cela la « découverte » par une partie de l'Occident du bijou amazigh et le goût pour l'ethnique. Ce phénomène a généré une croissante activité artisanale dirigée à la consommation externe, qui se concrétise au nord de l'Afrique à travers le tourisme et, en Occident, à travers l'exportation commerciale. C'est ainsi que commence une chaîne dont le dernier maillon est l'arrivée de ces produits dans les magasins occidentaux, où ils sont de plus en plus appréciés.

En plus des modèles traditionnels, l'on trouve de nouvelles conceptions et réinterprétations de ceux-ci, de même que les avancées techniques se sont introduites dans les processus de fabrication. Les transformations n'arrivent pas partout et, probablement, il restera toujours quelques lieux où l'on continuera à élaborer les bijoux avec les matériaux et les formes, les techniques et les décorations caractéristiques des amazighs. 

Par Josep Giralt

Post Top Ad

Your Ad Spot

Pages