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24 août 2020

Munir a choisi son drapeau

Munir El Haddadi, après la victoire de Séville en Europa League. REUTERS/WOLFGANG RATTAY
Munir a arboré un drapeau qui n'appartient à aucun État mais à un peuple : le drapeau berbère. Le journal espagnol La Marea explique dans cet article le détail politique derrière ce drapeau au Maroc et en Algérie. 

Le footballeur Munir El Haddadi est né il y a 24 ans à San Lorenzo de El Escorial (Madrid). Il a été découvert par l'Atlético de Madrid et a complété sa formation dans le centre pour jeunes du Barça. Il a eu 18 ans lorsqu'il a fait ses débuts avec succès dans le club Azulgrana, ce qui lui a ouvert les portes de la sélection nationale espagnole et a fermé celles de la sélection marocaine. Depuis 2014, il n'a pas joué pour l'Espagne et s'est vu refuser une place au Maroc, ce qu'il a exigé pour ne pas voir sa carrière internationale stagner. Son père est d'Al Hoceima (épicentre de l'éphémère République du Rif dans les années 1920 et a fait partie du protectorat espagnol jusqu'en 1956) et sa mère est de Melilla, de sorte que son lien avec les deux pays, par sa naissance et ses racines, ne fait aucun doute. Vendredi dernier, après avoir remporté la finale de l'Europa League à Cologne (Allemagne) contre l'Inter Milan, il a arboré un drapeau qui n'appartient à aucun État mais à un peuple : le drapeau berbère.

Le détail a son importance politique. L'écrivain algérien Kateb Yacine a été l'une des voix qui se sont élevées au cours du siècle dernier pour dénoncer la destruction de l'identité autochtone berbère. Selon lui, les Algériens (comme tous les Nord-Africains, du Maroc à l'Égypte) ne sont pas des Arabes stricto sensu. Les Arabes vivent en Arabie. Ils étaient berbères, mais la conquête islamique au 7e siècle a apporté avec elle une culture et une langue sacrée, la langue du Coran, qui a prévalu sur toutes les autres. Les langues berbères n'ont cependant jamais disparu, ni en Algérie (où il a fallu attendre 2002 pour qu'elles deviennent, constitutionnellement, langues co-officielles du pays), ni au Maroc (qui a officialisé leur statut en 2011). Malgré leur normalisation, la controverse autour de l'identité berbère reste une question épineuse.

L'année dernière, au plus fort du mouvement Hirak (mouvement d'opposition au régime d'Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis deux décennies), des dizaines de personnes ont été emprisonnées pour avoir porté le drapeau berbère lors de manifestations, le même drapeau que Munir a arboré vendredi dernier à Cologne. L'armée alors commandée par le général Ahmed Gaïd Salah a interdit le drapeau parce qu'il était considéré comme anti-algérien. Un tribunal a même demandé 10 ans de prison pour un manifestant qui n'a pas obéi à l'ordre militaire. Pour contourner le problème, les étudiants ont réagi en peignant sur leur front la ? (la lettre yaz, l'équivalent de notre zeta dans l'alphabet Tifinagh). Celle-ci ? représente "l'homme libre" et est le symbole des 25% d'Algériens qui ont une des langues berbères comme langue maternelle. En outre, il préside, en rouge, le centre du drapeau contesté, composé à l'arrière-plan de trois bandes : celle du haut en bleu, représentant la mer ; celle du centre en vert, évoquant les forêts et les montagnes, et celle du bas en jaune, la couleur du désert.

Du côté marocain, il faut rappeler le Mouvement Populaire du Rif qui s'est déclenché après la mort en 2016 d'un poissonnier, Mouhcine Fikri, qui a vu ses marchandises réquisitionnées et a été écrasé à l'intérieur d'un camion poubelle lors de sa protestation. Il a eu lieu à Al Hoceima, un bastion historique de la résistance rifaine. Les dirigeants de ces manifestations, toujours dominées par le drapeau berbère, ont été condamnés à 20 ans de prison. Le roi négocie actuellement des grâces pour mettre fin à une tension qui, à son apogée, a conduit à une répression gouvernementale brutale.  Dans une situation similaire, son père, Hassan II (le frère aîné de Juan Carlos I), a été encore plus expéditif. En 1984, la hausse des prix des denrées alimentaires a entraîné des grèves et des manifestations qui, à partir du Rif, se sont étendues à tout le pays. L'armée a déployé des troupes, des chars et des hélicoptères et a tiré à balles réelles sur la population. Le gouvernement a admis avoir tué 29 personnes : 16 à Nador, neuf à Tétouan et quatre à Al Hoceima. Dans un discours télévisé, le Hassan II a qualifié les Rifains de "canailles" et de "chômeurs qui vivent de la contrebande et du vol".

Historiquement, le Rif est un territoire berbère doté d'un fort sentiment identitaire qui a d'abord été soumis au sang et au feu par les militaires africanistes espagnols, puis, après l'indépendance, par le gouvernement marocain, qui a réprimé la révolte de 1958 en mettant sur la table des milliers de morts (le chiffre officiel est de 3 000). Ce massacre a été suivi de quarante ans de négligence, en guise de punition par les autorités.  Le fossé économique et social, causé par cette négligence calculée, avec le reste du pays est quelque chose qui n'a pas encore été inversé. Malgré l'annonce par Mohamed VI d'importants investissements dans la région et ses promesses de pardon aux dirigeants emprisonnés (vraisemblablement après avoir signé un repentir prescriptif), les revendications des Rifains restent inchangées.

Munir, avec deux passeports dans sa poche, ne joue pas pour l'Espagne et ne peut pas jouer pour le Maroc. Mais ses affections, en dehors des sélections nationales, ont un drapeau. Une signification vraiment étrange dans la guilde des footballeurs aisés.

Par Manuel Ligero
Lire l'article original en espagnol sur La Marea

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