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9 sept. 2020

Ce Maroc générateur de misère, d’exode rural, d’émigration illégale et de fronde sociale


23 août 2020. Sous un implacable soleil qui chauffe à blanc l’asphalte, un groupe d’une trentaine d’hommes, de femmes et d’enfants, marche d’un pas décidé, le long de la Route Provinciale 6111. Devant, deux adolescents ont déployé une banderole blanche sur laquelle on peut lire, en lettres rouges, « Libérez les prisonniers politiques de Beni Tadjite ». Le vent chaud qui souffle sans discontinuer, balaie la vaste étendue ocre rouge alentour, dégarnie de toute végétation et gonfle la banderole, rendant la progression plus difficile. Mais les marcheurs n’en ont cure. Ils ont décidé de se rendre à Bouarfa, distante de plus deux cents kilomètres de leur village natal, là où sont emprisonnées sept des leurs, coupables d’avoir organisé un sit-in de protestation, onze jours durant, devant le cercle de Beni-Tadjit. Ils entendaient dénoncer leur misère et les fausses promesses qui leur avaient été faites par les autorités d’un prochain recrutement.


Les deux Maroc


Après plusieurs heures d’une marche harassante, la petite troupe est arrêtée par la gendarmerie qui l’empêche de poursuivre son périple. Alors, elle se réfugie sous le tablier providentiel d’un pont sommaire qui enjambe l’oued à sec, afin d’y attendre le moment de poursuivre son périple. Ravitaillés par des bénévoles accourus depuis Bouanane toute proche, les marcheurs entament un sit-in, sous la chaleur accablante de l’ouvrage en béton, cuit par le soleil. Depuis, les mères des sept emprisonnés et leurs accompagnateurs, sont retournés à Beni Tadjite, pour un combat sous la forme d’un sit-in, dans les rues du village avec le soutien de plusieurs membres d’associations ou de simples citoyens, venus de toute la région. 


Pour dresser un état des lieux du modèle de gouvernance au Maroc, il suffit de superposer la carte de la pluviométrie à celle du relief. Apparaît immédiatement le mode de fonctionnement de l’administration du makhzen. La chaine de l’Atlas qui coupe le Maroc selon un axe Sud-Ouest, Nord-Est qui va grossièrement d’Agadir, sur la côte Atlantique à Oujda, sur la Méditerranée, détermine une ligne de partage qui fait, d’un trait de plume, le distinguo entre ce que le protectorat avait baptisé Maroc utile par opposition au Maroc inutile. Deux termes qui expriment, plus d’un siècle plus tard, le même concept, reconduit par le Makhzen : au nord de l’axe en question, si l’on exclut le Rif frappé d’ostracisme depuis 1958, se concentre l’essentiel de l’économie du pays et qui dépend en grande partie de la pluviométrie, au point que le Maréchal Lyautey en disait que « Gouverner c’est pleuvoir ». Au sud de l’axe, il ne pleut quasiment jamais, sauf à de rares exceptions, lorsque, par accident, s’inversent les courants et les masses d’air. Les marocains appellent ce pays-là, le « Maroc oublié ». Sur cette bande, le désert règne en maître absolu. Impitoyable. Fait de roc, de pierraille et de sable, battu des vents. Désert géographique, mais également désert sanitaire, éducatif, urbanistique, équipementier. Même l’administration ici est réduite à sa portion congrue : celle du sécuritaire pris en charge par un ministère de l’intérieur et une gendarmerie sourcilleux en raison de la proximité de l’Algérie avec laquelle le Maroc est en indélicatesse depuis la guerre des sables et l’affaire du Sahara occidental.


Ce n’est pas tant que le cas Beni Tadjite interpelle plus qu’un autre, mais la multiplication des foyers de contestation qui frappent le pays en général et la région en particulier. Elargir la focale dévoile, en effet, l’ampleur des cas similaires de révoltes, de manifestations, de protestations, de sit-in et toujours la même réponse de l’Etat marocain, sous la forme d’un refus obstiné de dialoguer et d’une répression féroce, accompagnés souvent d’une instrumentalisation d’une justice téléphonée. Erfoud, Errachidia, Gourrama, Imider, Jerada, Talsint, Ouarzazate, Zagora……………..


Prébendes et affairisme douteux


S’il est acquis que nul ne se soucie jamais du sort des habitants de ce Maroc-là, ni n’y met jamais les pieds, il n’en est pas moins vrai que l’on s’y bouscule, dès lors qu’il faut en piller la moindre richesse : or, argent, barytine, phosphates, mica ou autres. Des ressources dont ne profitent jamais les régions d’où elles sont extraites et dont les revenus vont en devises, sur des comptes off-shore, dans des banques européennes, américaines ou celles des Îles vierges. Sur le terrain, les mines s’approprient l’eau, déversent leurs scories dans le paysage, sans aucune précaution ni traitement particulier, détruisant la faune et la flore, polluant les nappes phréatiques et empoisonnant la population. Le tout avec le soutien et la complicité de l’administration du Makhzen.


Les représentants du peuple censés répercuter ses souffrances, sont aux abonnés absents coupables de duperie et de non-assistance à leurs électeurs. Ils marchent à l’ombre, loin de la Route Provinciale P6111, préférant cumuler fonctions, salaires, prébendes, rentes et affaires douteuses. 


Le monde entier garde en mémoire la ruée vers Talsint, à l’été 2000, la promesse absurde de milliards de barils, le discours fanfaron de Mohammed VI, son déplacement en grande pompes dans la région et le battage médiatique qui s’ensuivit. « Ils » s’en frottaient les mains. Depuis, la nappe de pétrole a fait un pshitt retentissant, couvrant de ridicule ses annonceurs. Talsint, redevenu infréquentable, est retourné dans le giron maudit du Maroc inutile, les médias ont définitivement déserté la région et les « indigènes » sont retournés à leurs souffrances quotidiennes


Khalid Benazzouzi, Mohammed El Haddaji, Mohammed Erradi, Radouane Kadi, Ayoub Shahbi, Abdallah Saaidi, Mohammed Shighyat et bien d’autres, sont l’honneur du Maroc oublié et sa fierté. Ils attendent, pourtant, au fond d’une geôle infâme, qu’on leur administre un jugement indigne, le 10 septembre 2020, à Bouarfa. Une infamie supplémentaire qui soulève l’indignation générale dans le pays et qui rappelle celui de centaines de leurs compatriotes qui manifestent tout aussi pacifiquement afin de dénoncer leur misère et le désert qui frappe leur région. Ceux-là détiennent une bonne partie de l’explication du fiasco du modèle de développement marocain, classé au soixante-dix-huitième (78°) rang mondial de l’indice 2019 « Fragilité des Etats ». Au lieu d’entendre leur appréciation de la situation et leur part de vérité, on préfère éviter de se pencher sur le cas de ce Maroc générateur de misère, d’exode rural, d’émigration illégale et de fronde sociale.


La coupe est sans doute pleine, à force de mauvaise foi, de mépris, d’injustice et de répression. Il s’agit moins de savoir si elle va déborder mais quand cela se produira. 


Par Salah Elayoubi

Le blog de Salah Elayoubi

Twitter: @salah_elayoubi

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